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21 septembre 2010

Note de lecture Jean Guerreschi

Dans le fatras de la rentrée, il est un roman dont on parle peu (j’ai dû lire une bonne critique, dans le Nouvel Obs ou dans Marianne — c’est à peu près tout), sinon pour en dire qu’il narre une histoire scandaleuse, et que l’on peine à trouver chez les libraires. Jean Guerreschi, dans Bélard et Loïse, raconte les amours violentes d’un vieux prof de fac et d’une jeune étudiante. Quasi vieillard, vraiment jeunette. Le genre de situation présumée scabreuse dont on sait pertinemment qu’elles arrivent tous les jours, mais dont il est paraît-il décent de ne rien dire, sinon en faisant les gros yeux — et le héros se fait d’ailleurs admonester sévèrement par son président d’université. Quoi ! Humbert Humbert et Lolita, le retour ?! Mais peu lui chaut : l’amour est aveugle et sourd.

Quant à savoir pourquoi un tel récit, qui aurait paru à l’étiage, si je puis dire, durant les swinging seventies, est aujourd’hui inconcevable, c’est une autre histoire. En pleine épidémie de jeunisme, quand la télévision confronte à fil d’antenne des imbéciles immatures, immaculés et bronzés, dans de quelconques îles de la tentation, le corps à corps heureux d’un épiderme qui a beaucoup vécu et d’une peau de pêche a sans doute quelque chose de scandaleux pour les hypocrites qui sévissent dans les étranges lucarnes. Et, subséquemment, sur la morale publique. Tout juste de quoi alimenter une émission de Jean-Luc Delarue, quand il sera revenu du purgatoire auquel la même hypocrisie le condamne aujourd’hui. Parce qu’enfin, si l’on suspendait d’antenne — ou de politique, ou… — tous les camés plus ou moins notoires, on en reviendrait à l’âge de pierre — quand on se contentait de lire au coin du feu.

Lire donc, par exemple, Bélard et Loïse

Mauvais titre. Bien sûr, Héloïse et Abélard. Mais le bandeau rouge apposé par Gallimard dit bien mieux les choses : « Eloge de la foudre » ! C’est cela, le vrai titre.

Du coup, que l’un ait un peu plus de soixante ans, et l’autre pas tout à fait vingt devient très secondaire : Eros est aveugle et tire au petit bonheur, au petit malheur. D’autant que Bélard n’est peut-être pas, dans les faits, si âgé que cela : « Son charme était celui de l’enfant, étonné toujours d’être aimé pour ce qu’il sait bien qu’il n’est pas, et malgré les méchancetés qu’il se connaît. » Allez savoir pourquoi une telle phrase me parle.

 

Sombre histoire, d’ailleurs, que cette liaison tout à fait fatale — c’est le seul reproche réel que je ferais à l’auteur : il leur concocte une fin d’apocalypse, victime, pour l’une, des circonstances du 11 septembre 2001, pour l’autre d’une intempérie magistrale. On s’en fiche : quand ils disparaissent, cela faisait beau temps qu’ils étaient passés dans le mythe originel de leurs patronymes tronqués — légende oblige. Dans la vie réelle, on meurt moins facilement que dans les romans. On dure. On perdure. Heureusement. Malheureusement.

 

Encore un livre ostensiblement tissé de livres — et de textes. Très finement, Guerreschi combine à peu près tous les types d’écrits — récit omniscient, journal, mails, textos, messages codés et décodés, répertoire complet des modes d’écrire et de déchiffrer — fine suggestion de lire l’histoire autrement qu’elle ne se présente, autrement que la relation croustillante d’un pygmalionisme un peu plus poussé que d’habitude — ce à quoi se sont arrêtés les critiques. D’autant qu’il n’y a rien de Pygmalion dans Bélard, grand universitaire cloué par la flèche du dieu — et rien de Galatée dans Loïse, belle et grande enfant, heureuse en ménage, soudain rivée à cet être un peu bedonnant, qu’elle rêve de déplier, comme elle se rêve défaite, écartelée. Pour ne pas parler de Pièra, l’autre des deux autres, si je puis dire, plus jolie peut-être, plus chargée de ces seins dont, dans un livre précédent, Guerreschi s’était fait le chantre (1), plus intelligente sûrement — aimée aussi, mais différemment : aimer intelligemment est peut-être un oxymore, même si c’est parfois une réalité.

 

« Le bruit courait toutefois que certains, certaines — il courait plus souvent à propos de certains que de certaines —, n’hésitaient pas à puiser chaque année dans ce cheptel de poulains et de pouliches à l’âge maintenu constamment vert du fait du renouvellement par le bas et de la fuite des plus âgés par le haut. Les séminaires bruissaient des colportages de la vie tribale endogamique réelle ou supposée des maîtres de conférences et des professeurs. »

Le plus étrange, c’est qu’un tel roman fasse aujourd’hui scandale — au point qu’une œuvre constamment maîtrisée, souvent admirablement écrite, soit boycottée par des journalistes plus pressés de rendre compte des pauvretés nothombiennes ou houelbecquiennes. « Elle se donnait pourtant. Mais c’était à défaut de s’immoler. Hommes la prenaient. Mais nul, la prenant, n’avait su encore la retourner comme peau de lapin ni, une fois écorchée vive, la fendre de la base au sommet, et qu’elle se vît ouverte dans l’ahurissement de ses yeux. » Il y a souvent du Cohen chez Guerreschi — les mots du sexe en plus. On est très précis dans ce livre — autre difficulté pour la critique : doit-on la ranger dans la catégorie « érotique », dans le roman de mœurs, ou dans le témoignage indirect auquel il faudrait chercher des clefs ? Auquel cas nous serions dans le même embarras qu’en 1782, quand a paru le roman de Laclos, tant les modèles abondent. Dans l’université, il s’en passe peut-être moins que ce que l’on raconte, mais sans doute davantage que ce que l’on en dit.

Et alors ? David Lodge a bâti sa fortune littéraire sur les histoires de fesses d’universitaires quinquagénaires encombrés d’étudiantes et de collègues complaisantes. Sans doute est-il normal d’être séduit par des gens que l’on admire — ou séduit par des intelligences encore jeunes, pas encore matoises. Après, bien sûr, peut survenir le corps à corps, sans que pour autant s’abolisse la politesse, ni la distance. « Même après qu’ils se furent touchés, léchés, compénétrés, le vouvoiement était encore là, entre eux, à des moments inattendus. Alors que plus rien ou presque de leur intimité corporelle ne demeurait caché ni interdit aux fantaisies invasives de l’autre, quelque chose encore résistait dans le langage. Ils en souriaient sans bien comprendre. Pourquoi cette feuille de cigarette de politesse glissée entre elle et lui ? Et, quand un « vous » leur échappait, pourquoi avec un tel bonheur ? »

Ma foi, je me souviens d’une vieille, très vieille chanson de Catherine Leforestier — la sœur de l’autre : « Les mots d’amour, quand on quitte le vous / N’ont plus rien dans la tête… » Le « tu » prétend ne plus rien cacher — le « vous » donne incessamment l’espoir qu’il reste des îles à découvrir.

 

Bref, un très beau livre, constamment « tenu », d’une plume parfois presque précieuse — ce qui me rend le livre délicat, et rare. Non que j’y voie un plaidoyer pour les amours pédagogiques — Guerreschi dit fort bien qu’il ne s’agit plus, très vite, d’un prof de fac et d’une étudiante, mais de deux êtres abîmés dans une passion commune, deux improbabilités qui se sont rencontrées — puis séparées au gré d’une improbabilité encore plus grande : ni morale, ni déterminisme. Les choses se passent — puis trépassent. Les livres se lisent — et durent, dans la mémoire. Celui-là, au moins.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Seins, Gallimard, 2006. Voir http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=52822

18 septembre 2010

Morituri te salutant

Quid du grec et du latin dans le lycée nouveau — qui vient de débarquer, sous la férule conjointe de MM. Chatel et Descoings, un peu avant le beaujolais ? Je suis trop « lettres modernes » pour apprécier pleinement ce que nous ont tricoté les grands esprits de la rue de Grenelle, et j’ai donc décidé de laisser la parole à Béatrice Barennes, agrégée de Lettres classiques — et, accessoirement, secrétaire national à la pédagogie du SNALC, mon syndicat préféré…

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03 septembre 2010

Tireurs d'élites

Voilà bien des années que je suis le Méchant du système scolaire, réactionnaire, fasciste, probable détrousseur de vieilles et trousseur de gamines. Des années que je me bats pour l’école de demain, et que l’on me croit partisan de celle de grand-papa. Que je ferraille au nom de tous, et particulièrement des petits, des obscurs, des sans-grade. Des exclus de la connaissance. Des déshérités, comme aurait dit Bourdieu.

Et l’on me traite de bourgeois élitiste alors que je n’ai qu’un credo : l’Ecole doit amener chaque élève au plus haut de ses possibilités.

Mais voilà : je ne promets ni la réussite de tous, ni des lendemains qui chantent. Ce serait revendiquer un droit à la santé illusoire — déjà beau si nous avions effectivement droit aux soins.

Inutile de disserter sur le niveau de ceux qui font aujourd’hui d’« élitisme » un gros mot : l’objet de la haine donne la mesure de celui qui hait, de sorte qu’il m’indiffère d’être détesté par tant de tout petits hommes. Mais ce fait minuscule et grotesque révèle, au fond, une grande ligne de fracture, dans laquelle l’Ecole de la République est en train de basculer : l’élitisme est républicain, et la démagogie se veut démocratique.

C’est tout le sujet de mon dernier livre (1).

 

Evidemment, en surface, j’y parle surtout des prépas et des grandes écoles. De ceux qui les tirent à vue — c’est toute la première partie. De ceux qui tentent d’y attirer davantage d’élèves, et d’élèves divers, qu’ils tirent vers le haut — c’est tout l’enjeu de la seconde. J’y évoque la démagogie d’une certaine gauche, qui préconise pour les autres un égalitarisme qu’elle refuse pour ses enfants. Ou la bien-pensance d’une certaine droite, qui fait la charité à quelques malheureux plus ou moins arbitrairement élus — à Sciences-Po ou ailleurs — et s’offre une bonne conscience à bon compte. Sans oublier ceux qui voudraient nous imposer un recensement ethnique (?), et en déduire une politique de quotas.

Bref, j’ai eu à cœur, encore une fois, de me faire des amis…

 

En fait, ce qui se joue dans les critiques dont on inonde l’élitisme républicain, hérité de la Révolution et de l’Empire, c’est le duel immémorial entre une esthétique politique centralisatrice (en gros, ce qu’on appelle l’Etat au sens plein, ou le jacobinisme au sens restreint) et des forces centripètes, hier les Girondins, aujourd’hui les libéraux mondialisés — ou les Verts décalqués du modèle allemand. Vouloir supprimer les prépas et les grandes écoles parce que cela n'existe pas aux Etats-Unis, ou en Allemagne (mais leurs universités sont autrement efficaces que les nôtres), c'est se tirer une balle dans le pied, au mieux, ou dans la tête, au pire.

Il y en a que ça ne gênerait pas…

 

Dernier point (pour les détails, voir… le détail de mon livre) : je parle longuement des CPES, ces « prépas à la prépa » qui se mettent en place dans quelques grands lycées depuis quelques années. « Très bien pour ceux qui en profitent », dit Gérard Aschieri que je suis allé interroger — il a bien raison. Mais palliatifs, rustines d’un système qui implose. Si tant de gosses parviennent au Bac dans un état tel que même les meilleurs ne parviennent pas à réussir en prépa, pendant que leurs condisciples échouent en première année de fac, c’est que quelque chose a rudement cloché en Primaire / Secondaire. On crée aujourd’hui des structures efficientes pour quinze ou vingt élèves — parce qu’on travaille dans l’urgence, et qu’on ne peut pas se croiser les bras devant tant de détresse en attendant le Grand Soir de la pédagogie vraie et la mise en question du collège unique. Cela ne nous dispense pas d’inventer demain l’architecture globale d’un système qui cesserait d’envoyer 18% d’analphabètes en Sixième, de faire gicler 150 000 gosses hors de l’école fin Troisième, de fabriquer des voies professionnelles qui sentent bon le bon marché, et même le dumping social, et de donner le Bac à des malheureux qui ne pourront rien en faire, tant on les a sevrés des connaissances les plus élémentaires.

Sevrés de vraie culture — et il n’y en a qu’une, celle des « héritiers ». La mienne. La nôtre. La vraie citoyenneté est là — pas dans l’enseignement artificiel d’un civisme de bazar. Elle est dans Montaigne ou Montesquieu. Dans les livres d'Histoire — notre histoire. Dans des sciences sans complaisance — "ô mathématiques sévères", disait Lautréamont. La mesure, si nécessaire en ces temps d'outrances et d'outrages, elle est dans la musique comme dans le sport (le vrai — pas "l'éducation physique"). La tolérance, on l'apprend bien mieux dans les tableaux du Caravage ou les récits d'Oscar Wilde que dans les conférences de la Ligue pour l'enseignement.

Quant à l'information sexuelle, ma foi, je crois qu'elle est plus convaincante dans les Liaisons dangereuses que dans les dépliants du Planning familial.

 

Evidemment, faire aujourd’hui l’éloge des prépas, à notre époque de compassion et de crétinisme généralisés (voir, sur ces deux points, le second surtout, le dernier ouvrage de Peter Gumbel (2)), c’est un peu provocant. Dire que le concours est la seule voie réellement égalitaire, parce qu’elle est neutre, c’est donner le bâton pour me faire battre. Affirmer que l’Ecole n’est pas le lieu du bonheur immédiat, mais celui du bonheur différé, c’est certainement iconoclaste, en ces temps de bisounours triomphants. Mais il y a ce que je crois (l’école doit tout faire pour aider chacun à exceller dans le champ de ses possibles), et ce que je vois : un an ou deux (parfois trois) de travail acharné peuvent transformer l’ours mal léché issu d’un système scolaire déficient en élève de grande école, ou configurer une brillante réussite universitaire.

Et les gesticulations dérisoires de quelques universitaires qui font chorus avec les fossoyeurs de la République ne comptent que pour du beurre. Les prépas sont le modèle de l’excellence, et c’est sur elles qu’il faudrait modeler un premier cycle universitaire généraliste, ou au moins une propédeutique qui rattraperait quinze ans de programmes aberrants, contre lesquels se débattent de leur mieux, contre vents, marées et Meirieu, tout ce qu’il reste d’enseignants volontaires et volontaristes, odieusement élitistes.

Jean-Paul Brighelli

(1) Tireurs d’élites, Plon. Il sort cette semaine, petits veinards que vous êtes.

(2) Inutile de l’acheter : tout est dit par Caroline Brizard sur http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20100902...

 

20 août 2010

Discriminations

Le 17 août dernier, le Monde révélait la teneur d’un rapport encore confidentiel de la DGESCO sur les « discriminations » dans le milieu scolaire. En résumé, tout va mal, les discriminations s’accroissent, le racisme se banalise, les handicapés sont de moins en moins intégrés dans l’école, les filles méprisées, les homosexuels honnis, vilipendés, battus, parfois. Et les diverses « communautés » (le lecteur sait déjà combien ce terme m’indispose, en ce qu’il suppose réalisée la fragmentation de la République dont rêvent tant de gens si bien intentionnés) passent volontiers leur temps à s’entre-déchirer. L’Ecole ou le laboratoire de la désintégration à la française.

Savoir comment ce constat accablant est arrivé sur la table de Benoît Floc’h n’est pas anecdotique. De bonne source, le rapport originel était fort balancé, mesuré, tout à fait digne des personnalités somme toute respectueuses des usages qui l’avaient concocté (1). Il n’est pas indifférent que le cabinet grenellien lui-même ait choisi de durcir les conclusions, de muscler l’expression, bref, de rajouter une couche alarmiste sur ce qui était à l’origine un exercice d’équilibriste entre ce qui se passe de pire et ce qui ne va pas tout à fait mal. De là à penser qu’un conseiller ministériel a lui-même choisi de poser le rapport, qui ne devait être rendu public qu’en septembre, après les premiers feux de la rentrée, sur la table du journaliste, en lui suggérant d’insister sur les faits inquiétants signalés çà et là…

Après tout, je me le suis bien procuré moi-même, par une filière tout aussi officieusement officielle…

En tout cas, il faudra bien répondre à cette question : quel intérêt avait le ministère à passer outre les nuances pour donner au rapport de la DGESCO un arrière-goût de vitriol ? Pourquoi caricaturer une situation déjà alarmante ? Peut-être le ministre a-t-il déjà des réponses toute faites, pour paraître agir sans engager plus de moyens, sans réviser des décisions (réforme du lycée ou formation des maîtres) qui ne satisfont que les béni-oui-oui, et sans envisager des mesures (une refonte complète du second cycle, par exemple, avec remise en cause du « collège unique ») qui chagrineraient des idéologues rousseauistes persuadés que l’enfant est bon, surtout si on le met au centre du système…

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13 août 2010

Lis tes ratures

Le Figaro a tout récemment publié (1) une tribune sur l’enseignement du français, dont les auteurs, professeurs de khâgne aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand (et, par ailleurs, fervents défenseurs de l’apprentissage du latin, et contributeurs au site de Sauver les Lettres (2)) attaquent, avec un sens de la mesure qui me manquera toujours, les nouveaux programmes (légers… légers… légers) du nouveau lycée (light… light… light), que nous ont concoctés Chatel, ses conseillers, une bonne part de l’Inspection générale, Richard Descoings qui dans quinze jours sort un livre sur le sujet (3), et les syndicats collaborationnistes. Ils fustigent une réforme qui se contente de « pousser un peu plus » dans le sens d’un utilitarisme de la langue française, désormais confinée au rôle de véhicule de communication et « d’apprentissage du monde moderne ». Ils déplorent que l’on persiste à « amputer la langue de son cœur vivant, la littérature », et de sa base la plus incontournable, l’enseignement du latin. Et ils proposent enfin d’enseigner une discipline nouvelle (ou, si l’on préfère, de ressusciter un enseignement ancien) qu’ils appellent « français de culture », qui en remontant aux origines de la langue permettrait de renouer le dialogue avec quelques bons esprits, du Turold de la Chanson de Roland à Aimé Césaire.

Chers collègues, bien sûr, vous avez raison sur toute la ligne — mais j’ai bien peur que votre diatribe ne soit qu’un coup de gueule dans l’eau, si je puis dire. Certes, le français a été peu à peu réduit à un pur véhicule de « communication » : mais justement, tout tient à l’idée que les petites gens du ministère et du pédagogisme réunis se font de la communication — surtout depuis que c’est un grand communicant qui gère la rue de Grenelle, un homme pour qui l’Education nationale n’est qu’un à-côté de son vrai boulot de porte-parole.

« Langue de communication » : ce qu’on y met permet de juger à qui l’on parle. L’aspect purement fonctionnel de cette langue selon saint Chatel, le caractère strictement sociologique de la littérature que consacre, dans les nouveaux programmes, la réduction a minima « enseignement de littérature et société » (4) dont on n’a pas fini de se moquer (5), tout indique que des brutes acculturées ont choisi de s’adresser à des ilotes — ici Grenelle, les crétins parlent aux crétins.

Faisons un peu de ce latin que nous aimons, entre autres, parce qu’il en dit long sur le français. « Communiquer », cela renvoie au latin « communis », commun — où le préfixe « cum », « avec », « ensemble », dit tout, en un sens — communiquer, c’est établir un pont entre deux êtres ou deux groupes.

Et évidemment, la « communication » selon Saint-Simon, Chateaubriand ou Aragon n’est pas celle de la civilisation (?) du Fouquet’s qui a fait de la Princesse de Clèves le sujet d’horreur que l’on sait (6). Et il est non moins évident que les programmes visent à faire de nous, professeurs de Lettres en particulier et enseignants en général, les vecteurs de cette communication strictement commerciale qui a tendance, depuis une trentaine d’années, à envahir le champ du « français ».

Et encore s’agit-il d’un commerce au sens le plus étroit du terme. Qu’il est loin, le temps où Montaigne utilisait le terme pour parler d’amour, d’amitié et de livres : on nous suggère aujourd’hui de les remplacer par le cul, les relations sociales et… et puis rien, le livre étant passé aux pertes et profits, dans les décombres de ce qui fut une civilisation et qui s’appelle désormais le bling-bling.

Alors, « littérature et société » — fallait-il être malfaisant, ou stupide, pour proposer un tel « objet d’étude », comme on dit en pédagogie moderne. Tout dans la littérature, la vraie, renvoie à la société — à des modèles de société quasi défunts, qui servent encore dans des cénacles étroits. A ceci près que je défie nos modernes communicants de papoter intelligemment avec un Anglais sorti d’Oxbridge ou un Américain issu de l’Ivy League (7) : c’est parfois sur une allusion à Shakespeare ou un clin d’œil homérique que l’on scelle une affaire, dans le monde d’en haut — celui des happy few, que ne fréquentent pas nos gagne-petit de la politique franchouillarde et du commerce de détail élyséen.

Tiens, je vais relire Stendhal — c’est une bonne purge, que je m’administre chaque fois que j’ai pris un coup de sang et de bile à évoquer le monde tel qu’il va.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le Figaro des 7 et 8 août 2010, sous la plume de Cécilia Suzzoni et d’Hubert Aupetit (accessible sur http://plus.lefigaro.fr/tag/cecilia-suzzoni).

(2) http://www.sauv.net/objetude.php. Cécilia Suzzoni préside l’Association le Latin dans les Littératures européennes (ALLE), voir http://www.fabula.org/actualites/article23541.php

(3) Un lycée pavé de bonnes intentions, Robert Laffont, parution fin août.

(4) http://www.education.gouv.fr/cid51322/mene1007261a.html

(5) http://www.sauv.net/assisestoulouse2010.php

(6) http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/16/le-president...

(7) On appelle ainsi le groupe des huit universités les plus anciennes, les plus chics et les plus performantes de la côte nord-est : Brown, Columbia, Cornell, Darmouth College, Harvard, l’Université de Pennsylvanie, Princeton et Yale.