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31 octobre 2010

Maternelles — et après

L’association Familles laïques de Vaux-le-Pénil organise le samedi 20 novembre, de 9 heures à 13 heures, à la Maison des Associations, un colloque sur l’accueil des tout petits à l’école, et me demande une contribution écrite qu’elle mettrait en ligne sur son site (1).

Paresseux comme je suis, je me suis dit : « Faisons-en en même temps une Note qui alimentera mon blog, et, éventuellement, pourra nourrir Marianne 2, qui me fait l’amitié de reprendre parfois certaines de mes divagations ».

Alors, je me lance — quitte à afficher une fois de plus mon infinie prétention à m’exprimer sur des sujets qui touchent à l’Ecole par le bout que je connais le moins (2).

 

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24 octobre 2010

Millenium Note de lecture

Un ami animé des meilleures intentions m’a conseillé de lire Millenium, la saga policière (enfin, il paraît) de Stieg Larsson.

J’ai essayé. Sincèrement. J’ai lu patiemment 250 pages du premier volume, récemment sorti en Babel noir — la collection « polars » d’Actes Sud, dont Larsson a refait la fortune — tant mieux pour eux.
Et je vais laisser tomber.
C’est très rare. Il en est des mauvais livres comme des téléfilms médiocres : je m’accroche, espérant contre toute évidence qu’il y aura peut-être enfin quelque chose qui…

Mais quand je dis « mauvais livre », sans doute m’avancé-je… Après tout, cette trilogie (l’idée qu’il y en aurait deux autres à se taper après celui-là n’est pas pour rien dans mon accablement) est un succès mondial. Et je me rappelle une très vieille pub pour un album du King  Elvis : « 1 500 000 can’t be wrong » — comme si le quantitatif pur avait une incidence sur la qualité.

Eh bien oui, 1 500 000 lecteurs (ou plus) peuvent se tromper. Ma foi en la démocratie s’est érodée, ces temps-ci.

Il ne se passe rien, pendant 250 pages. Un rien abyssal. « Mise en place des personnages », plaide mon ami. « Ça s’arrange par la suite… »

Mais je me fiche pas mal que ça s’arrange ! Je veux que ce soit bon dès le départ ! Millenium, c’est juste une incitation à relire Chandler ou Hammett. Ça pétarade dès les premières lignes. Et c’est fichtrement bien écrit. Larsson, lui, est le degré zéro dont Barthes expliquait jadis qu’il était une vue de l’esprit. Ce que le plus grand critique du XXème siècle n’avait jamais rencontré, Larsson l’a fait. Chapeau.

Mais sans doute suis-je trop tributaire de mes goûts. Les sagas m’indisposent. Les grandes machines m’exaspèrent. Tolstoï m’intéresse davantage avec Anna Karénine qu’avec Guerre et paix — et encore, Guerre et paix est à Millenium ce que l’Everest est à la fosse de Mindanao. L'avouerai-je ? J’ai mis longtemps à m’intéresser réellement à Proust — ces tergiversations d’un insomniaque, cinquante pages durant, intéressent modérément un garçon qui, comme moi, s’endort en deux minutes. Surtout s’il lit Proust.

Comprenons-nous bien : je ne réclame pas forcément un départ en fanfare — style l’Homme qui en savait trop, où au coup de cymbales initial fait écho le coup de cymbales terminal. Non, je suis tolérant — j’admets qu’on commence mezza voce, petit, air de flûte, lettre de Cécile Volanges à Sophie Carnay — et crac, juste après, le coup de cymbales : « Revenez, vicomte, revenez ! » Ah, quel plaisir…

Mais Millenium… Un prologue botanique. Puis l’issue d’un procès pour diffamation dont il va falloir (longuement !) nous expliquer le pourquoi du comment. Une famille tentaculaire — j’ai perdu le fil des frères, sœurs, oncles et dégénérés de la famille Vanger. Une punk neurasthénique là-dessus, dont la spécialité est le silence : c’est d’ailleurs, apparemment, la spécialité suédoise. Bergman nous en avait prévenus dans un sublime film de 1963 qui, par chance, ne durait qu’une heure et demie — pas trois mille pages : quand on fait lent, il vaut mieux faire rapide…

Sans compter l’hiver suédois, plus coupant que l’acier du même nom. Moins trente-sept ! Forcément, le héros a les neurones qui gèlent — et ça pense lentement, un journaliste qui grelotte ! Philip Marlowe, à Los Angeles, raisonne plus vite. Fabio Montale, dans Total Khéops (c’est gros, mais ça, ça se lit facile) a la chaleur locale pour aller droit au but — et pourtant, c’est embrouillé, Marseille, et l’Evêché est bien près du Panier (de crabes) (1). Il est en tout cas plus rapide que Kurt Wallander, autre héros venu du froid — et que son créateur, Henning Mankell, vient de frapper de la maladie d’Alzheimer. Mais allez différencier un Suédois alzheimérien d’un Suédois frigorifié…

Moins trente-sept ! Je crois que c’est vers la 150ème page. Après, paraît-il, la température va remonter — trop tard pour moi.

J’exagère, bien entendu. J’adore Arnaldur Indridason, le merveilleux auteur islandais, dont le héros, Erlendur Sveinsson, est lui aussi hanté par la mort dans la neige. Mais voilà : c’est redoutablement bien écrit. Millenium, c’est le non-style absolu. Anna Gavalda qui se serait mise au polar.

Allez, faisons encore une concession. J’aime beaucoup certains romans de Stephen King (Misery, par exemple — l’un des meilleurs récits sur les rapports du romancier, de ses créatures et de ses lecteurs), et King, le plus souvent, écrit avec… transparence. Mais il y a une idée par ligne, un suspense par paragraphe. Millenium, c’est le vide interstellaire — ou, pire, le vague, le brumeux, la mer du Nord par temps de brouillard.

Je préfère la Méditerranée. L'esprit grec et latin. Le sel. Paul Valéry. Malaparte. Stendhal — né grenoblois, baptisé milanais mâtiné de toscan. Et quelques autres.

Larsson est mort, paraît-il. Qu'il soit aussi enterré.

C’est dit : j’abandonne, et je m’en vais relire les Trois mousquetaires pour la trois centième fois. Trois duels dans les cinq premiers chapitres, ça vous a une autre gueule que des suspicions inabouties autour d’histoires de grivèleries chez les bouffeurs de rennes. Si vous cherchez un lanceur de lecture, quelque chose qui pousse les enfants au livre et les éloigne de la télé, essayez Dumas. C’est long, peut-être, ça pourrait effrayer, mais que c’est bon !

C’est en tout cas plus excitant qu’un Millenium gros et mou.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Pour les non-Marseillais, « l’Evêché » est le nom du bâtiment central de la police, à Marseille, juste en contrebas du Panier, le vieux quartier historique de la cité phocéenne, comme on dit dans l’Equipe — là où se déroulaient les règlements de comptes de Borsalino, où Delon et Belmondo cabotinaient à qui mieux mieux…

18 octobre 2010

Education nationale à vendre

La Lettre du lundi, honorable publication du Net dont je partage le plus suvent les analyses, m'a demandé de résumer les menaces qui pèsent aujourd'hui sur l'Ecole de la République, peu à peu émiettée, bientôt vendue à l'encan.

J'ai eu un certain plaisir à résumer pour la Lettre les quarante dernières années, dont la ligne conductrice est évidente. Libéraux et pédagos, indifféremment de droite et de gauche, n'ont au fond qu'une seule ligne directrice : casser, sous prétexte d'autonomie, ou d'efficacité, ou, justement, d'inefficacité — et toutes les critiques que j'ai pu adresser à l'Ecole actuelle ont joué évidemment un rôle dans le grand concert des désolés-qui-ne-voient-pas-d'autre-solution-que-le-recours-au-privé — l'Ecole de l'Instruction publique obligatoire et laïque.

Je me permets de vous renvoyer à ces deux ou trois pages :

http://lalettredulundi.fr/

Quant aux commentaires, je les attends de pied ferme…

 

Jean-Paul Brighelli

06 octobre 2010

Le PS machine à perdre

Le Parti socialiste nous concocte, paraît-il (1), un nouveau projet éducatif. Bonne idée : cela fait beau temps que le divorce entre les enseignants et le parti de Ségolène Royal, la madone du Poitou qui pense que les enseignants ne fichent rien (2), est sur les rails, autant essayer de les rabibocher. Natacha Polony expliquait l’année dernière (2) pourquoi, mais le mal venait de plus loin — sans doute de cette loi Jospin qui mettait l’élève, soudain apte à « construire ses propres savoirs », au « centre du système » en lui donnant toute licence d’expression.

C’est si vrai que dès 2002, nombre d’enseignants avaient choisi de voter pour Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens soutenu par le Pôle républicain. Sur les 1 518 528 voix qui se portèrent sur le « Che », et manquèrent tant au candidat Jospin pour atteindre le second tour, combien d’enseignants dégoûtés par les réformes successives portées par une Gauche plus idéologue que pragmatique — plus « démocratique » que réellement républicaine ? Assez, en tout cas, pour passer devant Jean-Marie Le Pen… Mais voilà, Jospin et le PS les méritaient-ils, ces voix ?

Et encore, cette année-là, 72% des enseignants avaient encore porté leurs voix à la gauche et à l’extrême-gauche, toutes étiquettes confondues. En 2007, ils n’étaient plus que 45%, et près de 30% d’entre eux ont voté à droite ou à l’extrême-droite (3).

 

Et en 2012 ? Une chose est sûre, nombre de ceux qui ont voté pour l’actuel président de la République, sur la foi d’un programme qui semblait vouloir mieux faire, n’apporteront plus leurs voix à un homme qui a méprisé la plupart de ses engagements (4). Si la réforme du Primaire allait dans le bon sens, la semaine de quatre jours a réduit la possibilité d’appliquer les programmes raisonnables de la réforme Darcos, a fortiori les programmes ambitieux nécessaires pour remettre les enfants sur la voie d’études heureuses. Renoncer à réformer le collège unique sous prétexte que cela ne ferait guère gagner de postes a signé le glas des espérances des Républicains. Quand le seul souci, d’un côté, est financier (la réforme du lycée n’a absolument aucun autre objectif — et surtout pas pédagogique), et que de l’autre on ne s’occupe que d’idéologie, et non d’efficacité et de réussite ; quand le ministre le mieux coiffé du gouvernement met devant les élèves, et à temps plein, des néo-professeurs désemparés, et qu’il envisage sereinement de les remplacer, à l’occasion de stages improbables, par des étudiants qui ont échoué aux concours de recrutement (5), pendant que les autres n’ont d’autre solution que de ressusciter des IUFM qui ont largement fait la preuve de leur nocivité éducative ; quand les réunions du CSE, rue de Grenelle, sont l’occasion de distiller mépris et menaces envers les syndicalistes qui n’ont pas, pour le patron de la DGESCO, les yeux de Chimène, mais qu’on attend toujours des propositions constructives du syndicat majoritaire, qui persiste à se prétendre à gauche — eh bien, je ne vois pas ce qui attirerait les enseignants chez les uns ou les autres. Et les professeurs, de la Maternelle à l’Université, vont avoir tendance à se retirer sur l’Aventin — comme on disait du temps des études classiques, qui n’existent plus qu’à l’état de reliques dans quelques lycées pour privilégiés. La politique des ZEP a instauré un enseignement à deux vitesses. Libéraux et libertaires s’entendent comme larrons en foire pour démanteler l’Education nationale, trop nationale pour les uns et encore trop éducative pour les autres. En avant vers l’autonomie, le recrutement des enseignants par les chefs d’établissement (6), le chèque-éducation et la privatisation pour tous (7).

Que faire ? Où Aller ? Sur l’île d’Arros ? Sur la planète Mars ? Où inscrire nos enfants, pour qu’ils échappent d’un côté aux délires économiques (n’en déplaise aux géographes parisiens, il est évident, depuis trois ans, que la rue de Grenelle commence et finit à Bercy), de l’autre aux expérimentateurs fous ?

 

On pouvait donc raisonnablement espérer qu’un PS désireux de revenir aux affaires comprendrait les enjeux : c’est en restaurant l’Ecole de la République, en prenant des options claires, en tranchant une fois pour toutes entre pédagogistes et « instructionnistes », en pariant enfin sur l’intelligence, au lieu de se cantonner dans la routine qui a produit tant de défaites, que le parti de Martine Aubry peut espérer provoquer, chez les enseignants, un sursaut d’espoir qui se traduira en vote positif.

Peine perdue (8). En nommant Bruno Julliard aux commandes du secteur Education, en écoutant les suggestions aberrantes d’un Vincent Peillon ou d’un François Dubet, tous deux avides de briser ce qui marche encore, comme je l’explique dans mon dernier livre (9), l’affaire était mal engagée.

Qu’apprenons-nous des grandes directions du projet PS ? Que la réforme du Primaire sera balayée — on apprend encore trop de choses à l’école élémentaire… Que le collège sera « primarisé » — en fait, on entérine la baisse dramatique du niveau en descendant encore les exigences : c’est la vieille technique du bris de thermomètre qui efface la fièvre. Diversifions les parcours — pourquoi ne pas dire tout de suite qu’il y aura ceux qui iront dans les bons lycées et ceux qui « s’exprimeront » sur le dos de leurs petits camarades ? Supprimons des heures de cours, transformons l’enseignant en Gentil Organisateur — l’Ecole de Bruno Julliard, c’est le Club Med’ du pauvre, la récréation perpétuelle, sous prétexte de « soutien ». Nous ne serons plus professeurs, nous serons fournisseurs de béquilles. Cajoleurs de bisounours. Et supprimons les prépas et les grandes écoles, de façon à les noyer dans des facs auxquelles cela ne changera rien, sans un plan concerté d’expansion de la recherche, aujourd’hui sinistrée.

 

Pour la séance de conciliation, encore un effort, camarades — sinon, le diovorce sera définitivement consommé. Surtout qu'en cas d'alliance avec Europe Ecologie au second tour, Eva Joly se fera un plaisir de pousser aux premières loges son spécialiste Education, tête de liste élu en Rhônes-Alpes aux dernières Régionales. Philippe Meirieu rue de Grenelle ? Help !

 

Dans l’Arnaqueur (10), le héros, Eddy Felson, joueur de billard de grand talent, apprend à gagner en comprenant comment il a perdu — comment, à force de narcissisme et de suffisance, il s’est pris la raclée de sa vie, face à l’inébranlable Minnesota Fats. Je suggère aux plus intelligents des Nouveaux Caciques du PS (il y en a — Guillaume Bachelay, par exemple, qui s’occupe de l’Industrie) d’en acheter un stock et de le faire lire à Bruno Julliard, qui est jeune et peut-être récupérable, et à quelques autres.

Mais pour François Dubet et Vincent Peillon, il n’y a plus rien à faire.

Jean-Paul Brighelli

(1) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-en...

(2) http://www.dailymotion.com/video/xmjx7_segolene-profs-fra...

(3) Ce sont les chiffres fournis par le SNUIPP, syndicat quasi unique des instituteurs, membre de la FSU dont les convictions de gauche sont officielles. Voir http://www-old.snuipp.fr/spip.php?article4631

(4) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/01/31/words-...

(5) Voir Capital sur M6, dimanche 3 octobre : http://www.m6replay.fr/#/info/capital/18008

(6) http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article3732

(7) http://www.marianne2.fr/Le-cheque-education,-machine-de-g...

(8) http://www.slate.fr/story/27819/ps-education-idees-reforme

(9) Tireurs d’élites, Plon. Courez le commander !

(10) Série noire ou Folio noir. Indispensable. Le film de Robert Rossen avec Paul Newman et Piper Laurie est remarquable, mais le roman est exceptionnel.

29 septembre 2010

De notre correspondant au Canada

Béatrice Barennes évoquait ici même il y a peu le sort peu reluuisant des "humanités", comme on disait à l'époque où l'on était persuadé que l'étude des langues et des cultures anciennes avait à voir avec l'humanisme d'un côté et le fait d'être humain de l'autre.

Lionel Navarro, en voyage d'études au Québec, espion attitré de Bonnetdane chez les pédagogistes de la Belle Province, a vécu il y a quelques jours une expérience intéressante, dont je vous livre ci-dessous le récit.
Bonne lecture...
JPB

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