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09 septembre 2011

Management

Le Ministère de l’Education pense à tout. D’un côté, il vient de supprimer la (maigre) subvention qu’il accordait au GRIP (1), tout en disant qu’il faut valoriser les « bonnes pratiques » (et je ne connais personnellement pas de pratique meilleure, au moins en Primaire, que celle du GRIP). À main gauche, il veille à infantiliser au mieux ses personnels : ainsi, toute inspection, dans le Primaire, se prépare désormais avec une grille d’auto-évaluation qui ressemble, à s’y méprendre, à ces auto-critiques que les gouvernements du Rideau de fer exigeaient de leurs dissidents (voir l’Aveu de Costa-Gavras). Que Luc Chatel et ses managers s’inspirent de vieilles lunes staliniennes est plein de sel, quand on y pense.
Pascal Dupré, dont les pratiques pédagogiques sont au-dessus de tout soupçon, refuse de s’y soumettre. Et Guy Morel — par ailleurs secrétaire national du GRIP, même s’il s’exprime ici en son nom propre — raconte ci-dessous son entrée en dissidence. Ou comment toute hiérarchie, du moment qu’elle est bornée, se brise en éclats de rire, comme le verre du Poète.

(1) http://www.slecc.fr/GRIP.htm

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04 septembre 2011

Etat d'urgence

Pour le pire ou pour le meilleur, l’Ecole sera au cœur de la présidentielle. Du meilleur, nous n’avons encore presque rien vu. Pour le pire, nous avons désormais les programmes des divers candidats PS.

Il y a déjà deux ans, Natacha Polony expliquait « pourquoi le PS a perdu le vote des profs » (1). Bruno Julliard venait alors de dévoiler les propositions de son parti pour l’Education. Un an plus tard, je dénonçais moi-même la « machine à perdre » de la rue de Solférino (2), rappelant que les enseignants, en 2007, n’étaient plus que 45% à voter Ségolène Royal (ils étaient 72% en 2002, alors que nombre d’entre eux, déjà, avaient préféré Jean-Pierre Chevènement). 24% préféraient déjà François Bayrou, et près de 30% ont opté pour des listes de droite ou d’extrême-droite (3). Les propositions de Martine Aubry et de ses concurrents, telles que les rappelle le Monde du 1er septembre (4), accentueront cette tendance : désormais, le PS ne peut plus compter du tout sur le vote enseignant — sinon de façon marginale.

À vrai dire, il fait de son mieux pour cela. Surfant sur les propos de comptoir de ceux qui n’y connaissent rien, tous les candidats à la candidature sont d’accord au moins sur un point, dont il font le noyau dur de leur programme : il faut mettre les enseignants au travail, 35 heures par semaine dans leurs établissements.

En même temps, ils promettent de stopper la saignée des effectifs, sanglante sous Darcos, hémorragique sous Chatel. Ils s’engagent à recruter à nouveau… Mais dans quel vivier ? Ce n’est pas par consigne ministérielle que les jurys du CAPES n’ont pas attribué, cette année, près de 1000 postes : c’est faute de candidats crédibles, dans un pays où les derniers à s’engager dans l’enseignement sont les moins aptes à le faire.

35 heures ! Alors même que de l’aveu du ministère, peu enclin pourtant à flatter des profs qu’il décime, un enseignant travaille, en moyenne, un peu plus de 40 heures hebdomadaires… Que ceux qui ne le croient pas viennent enseigner trois jours dans un lycée standard, ou trois heures dans un collège ordinaire. Philippe Meirieu lui-même, ce merveilleux pédagogue qui a si bien déstructuré ce qui fut jadis l’un des meilleurs systèmes scolaires au monde, à l’époque où nous n’allions pas chercher des modèles en Finlande, a eu bien du mal, de son propre aveu, dans une classe de CM2 où il s’est rendu récemment (5). Du coup, il en arrive à renier tout ce qu’il a mis en place, et qui irrigue encore le discours de Martine Aubry dans les colonnes du Monde et ailleurs : socle commun, compétences fondamentales, autonomie pédagogique, et j’en passe. 35 heures ! Ségolène Royal avait lancé l’idée en 2007, elle n’a pas été déçue — au second tour.

Mais on nous promet… quoi, au juste ? Pas d’argent, les caisses sont vides, et pourtant, les enseignants français sont parmi les plus mal payés d’Europe, dit l’OCDE. Non : « La revalorisation, c’est bien d’autres choses. Valoriser, c’est aussi faire confiance, en donnant aux enseignants une plus grande autonomie pédagogique… » Sic.

La confiance, ça ne se mange pas. 35 heures sur place, ce sera, demain, 50% de postes en moins, des profs à trois casquettes et à compétences minimales, dans des collèges de plus en plus uniques — auxquels échapperont ceux qui en auront les moyens, comme d’habitude. Mais on sait depuis lurette que le PS ne s’adresse plus au peuple. Allô, maman Aubry, bobos…

Tous les candidats à la candidature, habilement conseillés (Aubry pense que Julliard pense, Hollande croit que Peillon, qui n’a plus enseigné depuis 1997, y connaît encore quelque chose, Royal s’appuie sur un aréopage de pédagogues fous, et Montebourg ou Valls, hélas, imaginent par eux-mêmes) veulent en finir avec les décrets de 1950, qui organisent la profession. La Droite n’a pas osé franchement y toucher, malgré Robien, malgré la perche tendue par le rapport Pochard — vite enterré, et ressorti opportunément, comme le note d’ailleurs Maryline Baumard, par les têtes pensantes de gauche.
Et c’est tout ? C’est tout. Pour le reste (6), vieilles lunes, promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, collège unique et lycée light. Les syndicats les plus ostensiblement à gauche ne disent d’ailleurs pas autre chose, depuis des lustres. Il n’y a guère que le SNALC qui s’en indigne — mais le SNALC est à droite, dit obstinément Luc Cédelle. Ah oui ?

 

En cette rentrée, et puisque les programmes fleurissent en automne, il n’y a qu’un seul homme qui a pris la mesure du problème. Dans 2012 état d’urgence (Plon), François Bayrou propose aux enseignants non pas une modification administrative, mais des programmes scolaires revus à la hausse, des pouvoirs disciplinaires accrus, le retour d’une pédagogie de la transmission. Et de prôner la mise en avant des bonnes méthodes (quelle ironie, au moment où l’expérience SLECC perd sa maigre subvention), par la détection des vraies compétences parmi les enseignants en exercice.

Sans avoir peur d’investir, ajoute François Bayrou, au mépris de toutes les sirènes alarmistes. Parce qu’économiser aujourd’hui sur l’Ecole, cela fait peut-être plaisir aux agences de notation, mais c’est la mort pour après-demain. La politique de la France ne se fait pas à la corbeille, disait De Gaulle. Mais aujourd’hui, sa politique éducative se fait chez Standard & Poors. Aujourd’hui, la rue de Grenelle commence et finit à Bercy. Demain, si nous continuons ainsi, le pire sera notre ordinaire, comme dit Polony dans son dernier livre (7).

Certes, ce n’est pas seulement sur l’Ecole que les enseignants, demain, choisiront leur candidat. Mais ils feraient bien de s’en soucier, parce que l’Ecole, c’est eux, c’est la Nation, et que la mort programmée de l’Ecole, que j’annonçais sans trop y croire moi-même dans la Fabrique du crétin, c’est la fin de la République.

Et le pire du pire, c’est que ce discours est aisément récupérable par tel parti extrémiste qui a compris que surfer sur la nostalgie d’une République que par ailleurs il vomit sera rentable, financièrement. En 2007, 12% des enseignants avaient voté pour Le Pen ou Villiers. Combien seront-ils en 2012 ? Les grèves ne rassemblent plus grand monde, l’écœurement est général, mais il reste l’arme ultime, le bulletin de vote.
Et le PS a choisi de la braquer sur sa propre tête.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le Figaro du 3 / 09 / 2009. Consultable sur http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-en....

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/10/06/le-ps-...

(3) Sondage CSA-Cisco « sortie des urnes » commandé par… la FSU. Consultable sur http://www-old.snuipp.fr/spip.php?article4631

(4) http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/08/31/2012-le-...

(5) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/02/contre-l-i...

(6) http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/...

(7) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2011/08/25/natach...

25 août 2011

Natacha Polony

« Les Nations, comme les civilisations, sont mortelles » — et meurent fort bien de leur école, comme on meurt d’un cœur épuisé. Et c’est bien d’agonie que parle ce livre (1). Game over. Mais oui mais oui, l’Ecole est finie ! Sheila l’emporte sur Valéry. Fin de partie.

 

Polony-Cassandre ne sera sans doute pas crue, tout comme l’illustre Troyenne, par tous ceux qui baptisent « catastrophisme » toute expression un peu rigoureuse de la vérité. Mais c’est tout à son honneur de protester une dernière fois. Parce qu’on n’imagine guère comment elle pourrait encore parler d’école, elle qui espérait encore dans Nos enfants gâchés (J-C. Lattès, 2005 — l’un des livres fondateurs de la réaction salvatrice à la bien-pensance généralisée), qui conseillait encore, dans ses 15 mesures pour sauver l’école (1001 nuits, 2007), et qui visiblement n’y croit plus : le désastre est là, dit Cassandre, dans cette école aux murs écroulés où nous avons laissé entrer les chevaux de Troie du pédagogisme, du constructivisme, des intérêts privés et du crétinisme réunis. « L’école n’est plus l’école de la République » — mais y a-t-il encore une République (et un pilote dans l’avion) pour sauver l’école ?

Alors, pourquoi ce dernier livre ? Parce qu’en cinq ans, tout a changé, définitivement et pour le pire. Parce qu’élu avec un pourcentage non négligeable du vote enseignant, après son discours de Maisons-Alfort (2), Nicolas Sarkozy a laissé filer l’école comme on file un bas. Par incompétence, par incapacité à prévoir, par obsession anti-fonction publique. Par Darcos un peu, et par Chatel beaucoup.

Par bêtise.

Les politiques ont soigneusement entretenu l’illusion, face aux espoirs des parents et des grands-parents, devant lesquels on a agité de belles images de tableaux noirs et de récitations à l’ancienne, tout en renversant ce qui restait à détruire. On ne dira jamais assez combien le libéralisme bête a trouvé dans les obsessions anti-élitistes des pédagogistes l’aliment idéologique qui lui manquait. Désormais, c’est sûr, le Bac n’est plus cet examen « qui, horreur !, permettait aux fils ou petits-fils de paysans ou d’ouvriers de devenir médecins ou magistrats ». D’ailleurs, d’ici peu il sera distribué par les établissements eux-mêmes, tout contents d’exercer leur droit imprescriptible à l’autonomie et de couronner ainsi leur auto-évaluation, auto-congratulation, auto-mutilation et autres merveilles pédagogiques du XXIème siècle. Sans notes, ces pratiques d’un autre âge assimilées à des brimades insupportables…

 

Ce n’est pas exactement ainsi qu’écrit Polony, qui a la canine plus aiguë que moi, mais plus discrète. Elle a ses haines, comme Zola, mais elle préfère les ridiculiser — c’est un livre fort drôle, donc tout à fait tragique — plutôt que de lacérer.

Elle dresse en fait l’état des lieux : la mise au futur ne peut entièrement dissimuler le fait que, comme dans toute science-fiction, ce livre parle d’ici et maintenant. C’est ici et maintenant que les collèges s’appellent « François Bégaudeau » (Paris XXème), « Dany Boon » (chez les Ch’tis ?) ou « Philippe Sollers » — dans le VIème sans doute. Ici et maintenant que l’on a suicidé les vrais impératifs pédagogiques sous une « conception purement économique et techniciste de l’éducation ». « En termes crus », la machine-école fabrique 10% de cadres (il n’en faut pas plus, prétend l’OCDE) dans ce qu’il reste d’établissements prestigieux, « images d’Epinal » soigneusement entretenues dans la naphtaline des beaux quartiers, et 90% de racailles taillables et corvéables à merci, formés dans des Zones d’Exclusion Programmée, et remplacées, à terme, par des sous-traitants installés dans des paradis sous-développés. Désormais, l’école des pauvres fabrique des pauvres.
Et même des barbares, note Polony. Le produit de l’Ecole du XXIème siècle, ce sont « des jeunes qui ont passé douze ou treize ans de leur vie sur les bancs de cette école française, dénués de toute compassion, de toute capacité d’identification à l’autre, capables d’actes relevant de la plus pure barbarie ». Le barbare, c’est d’abord celui qui ne sait pas parler — et qui finit par vous massacrer. Ne nous y trompons pas : c’est ce que l’Europe, l’OCDE, et la mondialisation exigent désormais de l’Ecole.

Non seulement les pauvres trinquent, depuis que l’école ne les abreuve plus, mais les classes moyennes aussi, qui croient encore s’en sortir grâce aux écoles privées. Illusion de petits-bourgeois qui ne sont plus à la noce. Polony expose avec clarté le mécanisme impitoyable qui conduit à discréditer l’école républicaine pour la vendre par éléments à un secteur privé volontiers confessionnel — ça rassure — et aux cours particuliers, dont le niveau est souvent moins élevé que celui de l’école ordinaire, mais les bénéfices exponentiels.

« L’objet de ce livre, résume-t-elle en introduction, est la nouvelle doctrine scolaire qui tend à s’imposer malgré, et même contre, la volonté des Français de préserver les spécificités d’une école dont ils étaient autrefois si fiers. » Et de montrer qu’à travers l’Ecole, c’est la République qu’ion assassine. France, ton identité fout le camp.

La « facture » sera lourde. Vous trouviez que l’école coûtait cher, vous avez préféré essayer l’ignorance, comme disait jadis Michéa. Vous paierez la note.

 

Alors commence la fiction de la « rentrée 2020 » — mais ce n’en est pas une : « Jamais prospective n’aura été plus aisée, puisque les jalons sont déjà posés. »

Ghettoïsation croissante, école à deux ou trois vitesses, course de fond pour inscrire Hugo ou Emma (Kevin ou Océane appartenaient à la génération sacrifiée précédente, celle qui aujourd’hui fournit les maigres contingents de… profs en situation instable) dans le « bon » établissement… « En 2020, de nombreux établissements sont devenus des zones de relégation… »

En décembre 2016 ont paru les derniers résultats de l’enquête PISA, selon laquelle « le système français, qui se maintenait dans le ventre mou du classement, comme se plaisaient à le rappeler les médias, glisse inexorablement du côté des pays impuissants à former leur jeunesse ». Cela fait vilaine lurette que plus personne ne s’illusionne sur les résultats — désormais tout aussi dérisoires — des pays scandinaves. Le haut du pavé est tenu par les pays asiatiques — le dernier venu dans le club très fermé des écoles performantes est l’Inde.

En 2019, la classe politique, qui a enfin pris conscience de l’ampleur du problème, a décidé de le résoudre… par « une totale libéralisation du secteur de l’éducation nationale ». Il en est des édiles comme des pédagogues : quand on constate qu’une option ne marche pas, on insiste encore, en prétendant que c’est parce qu’elle n’est pas utilisée à fond qu’elle patine. Le collège inique tue ? Rendons-le plus unique encore. Brader l’école au privé a accentué encore la division entre « héritiers » et orphelins ? Confions-la définitivement aux appétits libéraux, la guerre des classes sera résolue…

Suivent des pages hilarantes (mais on s’en veut de rire) sur les programmes du « groupe scolaire François Bégaudeau », où les parents de Hugo, faute de pouvoir sur-financer l’inscription de leur bambin, en sus du « chèque-éducation » désormais généralisé, se sont résignés à inscrire Hugo. Ils avaient eu beau rêver à « Saint-Ladislas-des-Champs », où a été maintenue une pédagogie à l’ancienne, comme la moutarde du même nom : mais pour Hugo, ce sera fast food et « compétences » pré-mâchées.

Je ne voudrais pas tout révéler d’un livre constamment drôle et sinistre, en ce qu’il est nourri d’une connaissance très fine des fantasmes présents, dont Polony donne impitoyablement les références : au soir du Grand Soir pédagogique qui ne viendra pas, nous saurons qui pendre, en reprenant son livre — conseillers, pédagogues ou syndicalistes « de la FSU, de l’UNSA-Education ou du SGEN, les deux derniers étant les plus farouches défenseurs d’une formation axée essentiellement sur « l’expérience », sur la pratique de la pédagogie, plutôt que sur des connaissances disciplinaires ». Qu’il s’agisse de pédagogie, d’autonomie, de formation des maîtres, tout est décrit par le menu d’un grand système décérébré. Ce livre, c’est la Leçon d’anatomie appliquée à l’Ecole. Jusqu’à l’os. On cherche une âme dans les tripes et les rouages mais il ne reste rien sur la table : « De la civilisation héritée de l’Humanisme et des Lumières, il n’y a plus trace dans l’esprit d’une jeunesse sans mémoire, soumise à l’air du temps et à la concurrence généralisée. La tyrannie des imbéciles étend son empire, et le Nouvel Observateur, organe de l’air du temps, peut devenir sa nouvelle Pravda… »

J’ai dans l’idée que ce n’est pas demain que Polony remplacera Caroline Brizard…

 

La fable court ainsi sur quelques dizaines de pages. Davantage serait un jeu de massacre gratuit. La seconde partie donne les sources : « Histoire d’une démolition programmée ». Avec la Fabrique du crétin, je parlais de « fin programmée » de l’école — et d’aucuns, en 2005, m’accusaient de paranoïa. Ah oui ? Polony démêle les propositions, les bonnes intentions mortifères, le cumul des grandes incompétences de droite et de gauche. Et ce n’est pas parce qu’elle écrit dans le Figaro qu’elle assaisonne particulièrement la Gauche, c’est parce que la Gauche surtout a trahi — et le paie depuis 2002. C’est la même Polony qui l’année dernière, à la même époque, expliquait pourquoi les enseignants ne voteraient plus jamais pour cette Gauche-là (3), qui pense que Bruno Julliard pense et que Meirieu est son prophète. Mais la Droite, qui à force de faire des risettes au FN finira bien par instituer le chèque-éducation, ne mérite guère mieux — « à la belle autonomie libertaire des uns, aux « cent fleurs » qui doivent fleurir dans chaque école, répondent l’autonomie libérale et le miracle managérial ».

 

Un retour en arrière est nécessaire pour expliquer le débat entre « pédagos » et « républicains ». Polony se lance donc dans une analyse des pédagogies nouvelles « pour les nuls », expliquant qu’une idéologie — le « constructivisme », en fonction duquel l’élève « construit ses savoirs tout seul » sans passer par la médiation intellectuelle d’un maître désormais réduit au rôle d’« animateur du groupe-classe » — a fini par se donner pour une pratique, et exclut automatiquement tous les (vrais) pédagogues qui ne souscrivent pas à ses oukases. Pour le grand public, ce sera sûrement instructif. Autant désigner au bon peuple ceux qui détruisent lentement et sûrement ses enfants depuis les années 1980. Avec un peu de chance, les classes laborieuses redevenues dangereuses pourraient être tentées de mettre leurs têtes d’œuf au bout de leurs fourches. Il est tout de même sidérant que tant d’apparatchiks survivent et prospèrent en détruisant sur leur passage de carriéristes lèche-culs l’école qui les a formés, eux — et qu’ils veulent interdire à tous les autres, pour être les derniers à y avoir appris quelque chose.

Toute cette seconde partie est impitoyable, et j’envie Polony de parvenir à décrire les énormités qu’elle décortique en détail avec cette suprême élégance d’écriture qui est la marque du dandysme et du désespoir — mais c’est la même chose, n’est-ce pas ?


Notre auteur (et pas « auteure », qui la révulse, je la connais assez pour l’affirmer — pourquoi pas « écrivaine », tant con y est ?) n’est pas agrégée pour rien, et elle maîtrise admirablement l’interrogation rhétorique. « Peut-on encore éviter le pire ? » demande-t-elle in fine. « Le pire pour notre école, et pour la société française en général, serait de cumuler inégalité et inefficacité. Soyons lucides, conclut-elle, nous le faisons déjà. » Pourtant, elle tente encore de proposer : combiner par exemple un « cadre national strict » et des « actions locales », mais à la condition d’avoir « déterminé et diffusé les bonnes pratiques — après avoir formé correctement les professeurs, c’est-à-dire les avoir émancipés de la doxa pédagogique obligatoire ». Journaliste au long cours, elle a rencontré ces enseignants qui, en banlieue parisienne comme dans tel village de la Drôme, savent passionner leurs élèves en leur transmettant les savoirs les plus rigoureux, le latin aux voyous ici, l’alphabet dans le bon ordre là. Ceux que le système ignore, tant l’incompétence tend à recruter ses semblables.

Parmi ces « bonnes pratiques », la question de l’apprentissage de la lecture est au cœur du débat. Quand les élèves n’entendent plus ce qu’on leur dit, quand ils ne parviennent à retranscrire le discours de l’enseignant que par une bouillie verbale incompréhensible, on peut effectivement penser qu’un crime quelque part s’est commis, qu’une génération entière a été sacrifiée — et va porter longtemps, économiquement parlant, cette tare si patiemment greffée par des pédagogues si prétentieusement incompétents. Alors reprenons le pouvoir, éliminons les grandes incompétences qui nous gouvernent ou aspirent à le faire, coupons la « TV lobotomie », et face aux phénomènes qui déstructurent la société, décompositions familiales, chômage et appauvrissement, déclassement de tous, reconstruisons une école qui sera justement un pilier — avec pour mission de produire les « anticorps » nécessaires pour résister aux forces du Mal tel qu’il est et du Bien-tel-qu’on-nous-l’impose, comme aurait dit Philippe Muray.

Natacha Polony a écrit ce livre enceinte, ce n’est pas un secret. Pour l’enfant à naître, pour celui qui était déjà là, et pour tous les nôtres. Parce qu’à laisser aller les choses au pire, ce n’est plus seulement Mozart qu’on assassine — c’est Hugo, Emma, Cosima, Faustine et tous les autres.



Jean-Paul Brighelli

 

 

(1) Natacha Polony, Le pire est de plus en plus sûr, Enquête sur l’école de demain (Mille et une nuits). Sortie le 31 août.

(2) http://www.dailymotion.com/video/x1djyr_nicolas-sarkozy-a...

(3) Voir http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-en...

29 juillet 2011

Nid de frelons et dépendances

C’est la taille de la bête qui m’a alarmé : quatre fois une guêpe ordinaire. « Tiens, des insectes mutants dans la Drôme », me suis-je murmuré, ma tasse de café à la main, dans le demi-jour du petit matin. Entre chien et loup, qui distinguerait une guêpe d’un frelon ?
C’était bien un frelon — deux frelons, trois frelons, pas mal de frelons. Un nid. Une invasion.

Je suis un garçon prévenu. Je sais que la France, à partir du sud-ouest, est peu à peu envahie de frelons asiatiques tueurs d’abeilles (1) et de vieilles dames — et de quelques-unes moins vieilles (2). Vespa velutina — vroum-vroum ! Et bien qu’asiatiques, on les distingue mal, quand on n’est pas spécialiste, de leurs cousins européens. Ils ne sont pas plus jaunes.

Les rumeurs les plus folles courent sur ce nouveau prédateur. Il se serait introduit en 2005 via le port de Bordeaux (3), où étaient débarquées des poteries chinoises (si !). Ah les salauds ! De la délocalisation à l’envers…

 Bon. Inutile d’en faire tout un fromage, me suis-je dit. Et j’ai composé le 18.

 - Un nid de frelons ? Mais mon pauvre monsieur, m’a dit mon interlocuteur du poste de pompiers de Valence, nous ne faisons plus ça !

- Comment ça ? Mais il y a deux ans déjà…

- Ah, c’était il y a deux ans. Maintenant, c’est fini. Ou alors, très exceptionnellement, si nous avons le temps. Et si nous venons, c’est 137 euros. Oui, oui, vous estimez que vous nous payez déjà, via les impôts. Mais il n'y a pas de petits profits. D'ailleurs, ça ne nous revient pas : ça part direct au Trésor Public.

- Et je fais quoi, moi, avec un bébé qui est peut-être allergique, allez savoir… Deux piqûres de frelons, ça vous fait un choc anaphylactique de toute beauté…

- Je sais, je sais… Mais pourquoi ne le traiteriez-vous pas tout seul ? Il y a des produits efficaces, désormais…

- Mais je n’ai pas d’équipement adéquat, moi !

- Alors, pourquoi ne pas faire appel à une société privée spécialisée ? Il y en a d’excellentes…

 Tous renseignements pris, une directive préfectorale (en fait, une série de directives prises dans divers départements — on sent que l’incitation est partie de haut) intime effectivement aux pompiers l’ordre de déléguer au privé — concurrence oblige, n’est-ce pas… — le traitement des frelons… C’est aussi ça, le libéralisme.

140 euros, m’a annoncé l’entreprise contactée. Le déplacement… La main d’œuvre… La difficulté… Le transport probable d’une échelle… Le prix du produit — une merveille de chez Bayer, à partir d’une molécule — la perméthrine — fabriquée en Chine — la délocalisation, vous dis-je…

Et la vieille dame qui vit avec les 236 euros mensuels (en moyenne — oui !) de sa pension de réversion, elle fait comment ? Elle meurt ? Elle rampe sous les combles avec son pulvérisateur ? Pschitt-pschitt ?

D’ailleurs, la même vieille dame, quand le facteur « oublie » de sonner pour lui remettre son recommandé en main propre, ou le colis que lui envoient ses enfants, elle fait comment ?

Mais vous êtes suspect, vous ! Vous voulez quoi ? En revenir au Moyen Age et au service public ? Et le libéralisme, jeune homme ?

Les Postes sont peu à peu privatisées — restent entre les mains des postiers, très amateurs en ces mois d’été, les lettres que d’ailleurs nous n’écrivons plus. Le reste, le courrier d’entreprise, les objets divers et variés, bref, tout ce qui faisait la rentabilité du Service public, a été passé au privé. Concurrence déloyale. Vous me conjuguerez le verbe « brader » à tous les temps du présent, du passé et du futur.

Quant aux hôpitaux, je ne ferai pas l’injure au lecteur de lui rappeler que les grands patrons ont deux consultations, l’une publique, l’autre privée, et qu’il est bien plus facile d’avoir un rendez-vous privé — avec tarifs à l’avenant — que public. Comment ça, votre cancer ne peut pas attendre ? Mais à votre âge, ma bonne dame, c’est à évolution lente. Revenez dans deux mois. Comment ? Ce n’est pas un cancer ? Ah, la vue… C’était une DMLA ! Une Dégénérescence Maculaire Liée à l’Age ! Trop bête ! Fallait venir à la consultation privée… Après tout, Homère aussi était aveugle… Réécrivez l’Odyssée.

Et pour ce qui est de l’Ecole… Nous savons tous que toutes les mesures prises depuis quatre ans ont pour objectif ultime de brader au privé ce qui fut le meilleur système d’instruction publique au monde. L’autonomie, l’embauche de contractuels, les pédagogies modernes — ou, au contraire, classiques —, les classes prépas, bref, tout passe au privé. La dégradation du système éducatif faisait probablement partie du plan — merci les pédagos ! L’Etat conservera, à terme, la gestion des Zones d’Eradication Populaire. De toute manière, ces gens-là ont-ils besoin de faire des études ?


Les Etats-Unis ont délégué leurs opérations de guerre au privé — n’est-ce pas, Xe (4)… Les banques autrefois nationales sont désormais privées, et avec quel succès ! Et les gouvernements de gauche, à partir de 1988, se sont désengagés aussi vite que les gouvernements de droite.

Alors, soyons clair. J’attends d’un(e) futur(e) candidat(e) à la présidence de la République la promesse de remettre l’Ecole, les Postes, la Santé sur les rails. Entre les mains d’un Etat responsable. D’une république forte — qui pour le moment sert essentiellement à payer la note lorsque les banques (vous ne voudriez pas qu’elles fassent faillite, quand même ?) sont dans le rouge. Ce sera ça, la ligne de partage des eaux. Et pas autre chose.

Pour que les pompiers, si admirés jadis, viennent traiter gratuitement les nids de frelons des vieilles dames, et, au besoin, aillent chercher leurs chats perdus sur les gouttières.

Et j’espère fort que cet article fera le buzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…

Mince, il en restait un ! Sale bête, va !

Jean-Paul Brighelli

 

(1) http://www.beekeeping.com/sante-de-labeille/articles/vesp...

(2) http://www.sudouest.fr/2011/06/25/la-premiere-victime-du-... et http://www.lepoint.fr/societe/ces-frelons-asiatiques-qui-...

(3) http://abeille-reine-essaim.over-blog.com/categorie-11617...

(4) Je vois que vous ne connaissez pas Xe (prononcez « Xi »), le nouveau nom de Blackwater. Tous renseignements sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Xe

13 juillet 2011

Sainte Josette

Qui veut encore se faire prof ? Peu de monde, malgré le caractère attractif du salaire (1350 euros net en débutant à Bac + 5), le caractère reposant du métier, la considération universelle qu'il inspire, à une époque où, comme chacun sait, l'être l'emporte toujours sur l'avoir et la Bibliothèque de France sur le Fouquet's…

Cette année, la carence de candidats a amené à l’oral, dans certaines matières, moins de postulants qu’il n’y avait de postes. Aucune raison que ces survivants-là fussent globalement meilleurs que ceux des années précédentes. Il a donc fallu des tours de passe-passe, des notes relevées à la louche, l’indulgence des jurys et parfois une cécité volontaire pour qualifier les nouveaux Certifiés — en dehors de ceux qui le méritaient vraiment.

Du coup, bon nombre de jurys ont refusé de remplir la totalité des postes mis au concours (1). Au total, un petit millier sont laissés en jachère. La gabegie, oui, la chienlit, non.

 Résultat, certains des refusés menacent de porter plainte, oubliant qu’aucun règlement n’a jamais stipulé que les jurys devaient affecter tous les postes mis au concours. Dans les années 60-70, la défense du niveau amenait souvent les jurys à qualifier moins d’entrants que de postes. Mais ce sont sans doute les mêmes qui prônent 100% de réussite au Bac, et qui trouvent que 86% est une infamie hyper-sélective. Egalitarisme bien compris commence par soi-même.

Le SNES, jamais en retard d’une démagogie, proteste hautement (2) et voudrait que l’on fasse profs des malheureux dépourvus de toute compétence — chair à canon pour le recrutement syndical, probablement. Au lieu de s’indigner, comme le fait par ailleurs le SNALC (3), du double bind, la double contrainte des jurys : accepter le plus grand nombre, quitte à descendre le niveau de recrutement plus bas que les pâquerettes, ou refuser cette mascarade, et autoriser du coup le ministère à nommer à la rentrée aux postes non pourvus des vacataires exfiltrés de Pôle Emploi, compétents par inadvertance, mais lâchés comme les autres dans la cage aux fauves. Avec en poche une Licence qui ne vaut pas tripette — grâces soient rendues aux universitaires qui persistent, sous prétexte qu’ils font de la Recherche, à ne pas former décemment les étudiants qui voudraient exercer le plus beau métier du monde… Oui, honte à eux, qui n’ont pas voulu comprendre, depuis quinze ans, que la perte de substance au collège et au lycée, qui est le fait de programmes irréalistes et d’une idéologie pédagogique mortifère, leur promettait des générations d’étudiants en échec permanent. Et que la perte de substance dans les trois premières années de fac, qui est cette fois de leur fait exclusif, nous garantit, à nous, et à nos enfants, une pleine génération de frustrés, que l’on aura menés au bord de l’eau sans les laisser boire, titulaires de diplômes dont la reconnaissance sera aléatoire, et des enseignants qui, sauf miracle individuel, seront à la peine ou à la ramasse…

 

Il n’en fallait pas plus pour que Josette Théophile (4), Directrice des Ressources Humaines des deux ministères de l’Education et de l’Enseignement Supérieur, pavoise. Et avoue, avec la naïveté et l’arrogance qui sont, depuis quelques années, l’apanage des grandes incompétences de la rue de Grenelle, que tout va très bien, Madame la Marquise. Le nombre de postes, dit-elle, excédait les besoins : « Nous avions anticipé les choses et surcalibré le nombre de postes offerts : sur les 978, environ 300 ne correspondent pas à des besoins des académies ». Admirable prévoyance ! Avec 16 000 suppressions de postes par an depuis trois ans et une architecture du « nouveau lycée » qui sacrifie hardiment les savoirs sur l’autel de la rigueur budgétaire, je veux bien croire qu’on ait de moins en moins besoin de profs — contre toute logique, et toute évidence. En tout état de cause on compensera les manques avec des vacataires, qui ont une Licence attribuée par les universitaires (voir plus haut…) et sont donc en mesure d’enseigner : à cette aune, qu’avons-nous encore besoin de concours ?

D’ailleurs, c’est prévu. Le CAPES interne n’est déjà plus disciplinaire, c’est une Validation des Acquis de l’Expérience. Vous avez été Gentil Animateur au Club Med ? Qualifié comme prof de maths — ou de Lettres, au choix. L’agrégation est une survivance d’un passé discriminant — supprimons-la, nous ferons plaisir au SGEN et aux comptables, pseudo-libertaires et vrais libéraux main dans la main — ou pire. Les concours nationaux sont impossibles à gérer — d’ailleurs, les incidents se multiplient, par pur hasard bien sûr, depuis quelques années : autant les supprimer, comme le suggère le rapport Grosperrin (5), et permettre aux chefs d’établissement, bons juges en toutes matières, de recruter eux-mêmes leurs enseignants sur des « postes à profil »… Il ne sera plus nécessaire d’être compétent dans une quelconque discipline, mais on aura le petit doigt sur la couture du pantalon pédagogique. L’ignorance, c’est la force, et l’enseignement de l’ignorance, ça ne date pas d’hier, comme disaient Orwell, Jean-Claude Michéa — et ma pomme.

 

La Poste ne marche plus : en vingt ans de libéralisation forcée, on a détruit un outil performant qu’on avait mis cinq siècles — depuis François Ier — à mettre au point. L’hôpital prend l’eau — nous avions le meilleur système de santé du monde, nous serons bientôt aussi mal en point que les Américains. L’Ecole était une réussite, et permettait à de nombreux enfants déshérités de devenir à leur tour héritiers : elle a été vidée de son contenu, mise à l’encan, livrée dans un premier temps aux pédagos, qui ont été les soutiers des bouchers libéraux — mais les uns et les autres mettront leurs enfants dans les quelques établissements, privés ou publics, que l’on gardera comme fabriques d’élites auto-reproduites. Nous nous sommes battus contre tous ceux, de droite et de gauche, qui sous les prétextes les plus divers ont ruiné le système français. Un combat perdu (6), sauf si nous arrivons à faire comprendre aux candidats crédibles à la future élection que leur avenir électoral passe par une remise en forme d’un Etat centralisé, seul capable de s’opposer aux forces centrifuges qui aujourd’hui épuisent les forces de la France — et sa patience.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/07/12/des-cent...

(2) http://www.snes.edu/petitions/?petition=22

(3) http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=626...

(4) Voir son portrait par Natacha Polony il y a deux ans, lors de sa nomination : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/12/15/01016-... La même dame a ouvert le chantier de l'évaluation et de la réorientation des enseignants malheureux dans leur fonction, et a traité 44 demandes sur les 80 000 qui se sont manifestées. (http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/02/08...). Bravo. Elle a en outre permis au ministère de dépenser 6,02 millions d’euros en communication en 2010, dont 350 000 pour la conférence sur les rythmes scolaires, et 120 000 pour les « états généraux » sur la sécurité à l’Ecole. Des frais indispensables en cette époque de vaches maigres. Encore bravo.

(5) http://www.vousnousils.fr/2011/06/29/une-mission-parlemen... Bien sûr, ledit rapport a été immédiatement récusé par le ministère. Et les enseignants, tout contents d’avoir — sans batailler — remporté une telle victoire, accepteront plus facilement une refonte complète des concours, dans le sens d’une évaluation des capacités pédagogiques et lèche-cultistes, si essentielles dans l’Ecole de demain mise en place aujourd’hui.

(6) Ce que constatent conjointement Sauver les Lettres et Reconstruire l’école, en montrant la continuité d’une même pensée, de la loi Haby aux réformes Chatel : http://www.sauv.net/tractdecent.php