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02 novembre 2011

En mémoire de Lise

« Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! »

Ce sont les derniers mots de Valentin Feldman, professeur de philosophie à Dieppe, membre du réseau de résistance du Musée de l’homme, jetés au visage des soldats allemands qui allaient le fusiller, le 27 juillet 1942, au Mont Valérien (1).

« C’est pour vous que je le fais » — c’est ce que Lise Bonnafous a lancé aux élèves qui l’entouraient, ce jeudi 13 octobre à la récréation de 10 heures, dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers, avant de s’arroser d’essence et de craquer une allumette.

Les soldats ont tiré. Certains élèves ont filmé la scène.

Si l’on tient compte du fait que Valentin Feldman avait été torturé cinq mois durant avant d’être exécuté, c’était un crime de guerre. Et j’espère — sans trop y croire — que ses tortionnaires ont été jugés à la Libération.
Si l’on se rappelle que Lise Bonnafous était régulièrement la cible des élèves auxquels elle tentait d’enseigner les mathématiques, c’est un crime contre l’humanité. Et j’espère — sans y croire — que les petits crétins qui l’ont poussée à bout seront traduits devant les tribunaux.

La veille, interviewé par hasard sur RTL de bon matin, j’avais fustigé de façon peut-être un peu trop énergique les « connards » de tous les cafés du Commerce, qui voudraient que ces « paresseux d’enseignants » travaillent eux aussi 35 heures dans leur établissement. En leur suggérant de venir faire cours dans un collège lambda pendant une semaine — et puis d’expérimenter, épuisés, la jolie clinique de la MGEN à La Verrière, où séjournent tant de nos collègues, épuisés, démobilisés, en rupture — en burn out, comme on dit en franglais (2). Nous travaillons déjà plus de 39 heures en moyenne, selon le ministère lui-même qui, comme chacun sait, nous adore. Alors, doubler le temps de présence dans les établissements ? C’est une idée jadis lancée par Ségolène Royal (2), aujourd’hui reprise par tous ceux, de gauche et de droite, qui y voient une merveilleuse recette pour réduire encore le nombre d’enseignants. Sans compter celles et ceux qui, dans tel ou tel syndicat, y voient l’occasion de réaliser enfin ce « grand corps unique » imaginé au sortir de la guerre, et qui reste en filigrane dans la pensée de certains syndicalistes — pour lesquels nombre de nos collègues ont voté en octobre. C’est la pensée dominante du SE-UNSA et du SGEN. J’aimerais être sûr que ce n’est pas l’arrière-pensée de la FSU.

Lise a fini par mourir. Aussitôt le ministère a distillé ses pare-feux habituels. Son geste n’avait pas grand-chose à voir avec l’Ecole. Elle était déprimée, avait perdu un proche, sa voiture ne démarrait pas, il faisait gris sur Béziers — n’importe quoi qui camoufle l’évidence : c’est son métier — et le cœur qu’elle y mettait, la haute idée qu’elle s’en faisait — qui l’ont poussée à bout. Les parents d’élèves (mon dieu, mais pourquoi ne sont-ils pas tous orphelins !, comme aurait dit Poil-de-Carotte devenu prof) en ont rajouté une couche, en confiant à l’AFP (3) qu’elle était très peu aimée, s’occupait davantage des bons élèves que de ceux qui étaient en difficulté, et portait des traces de coups — sans doute une vie personnelle agitée, les entend-on sous-entendre…

Comme quoi en ces temps de société du spectacle, tout est dans le traitement de l’information. Les collègues de Lise ont eu beau clamer, dans les heures et les jours qui ont suivi, qu’elle était effectivement exigeante — comme nous le sommes tous, enfin, j’espère —, qu’elle allait tout à fait bien, qu’elle n’était pas déprimée, et que seule la haute idée qu’elle se faisait de son métier peut expliquer son geste… Son père a eu beau déclarer au journal local : « Ma fille était devenue fragile, sans doute, mais elle restait un excellent professeur de mathématiques et aurait dû pouvoir continuer d’exercer. Son message désespéré était celui-ci : il faut refonder, à tout prix, une nouvelle et authentique école de la république, celle où primaient les valeurs du civisme et du travail. Celle où le professeur était au centre de tout. Celle où l’enfant du peuple pouvait devenir fils de roi » (6) — rien n’y fait.

Pendant ce temps, les témoignages pleuvent (4), et à Béziers, la situation parfois se tend (5). Surtout quand on s’est aperçu que certains gamins monstres ont filmé la scène avec leurs portables et tenté de la diffuser sur Internet — tout comme d’autres gamins salopards du même âge ont filmé un viol, il y a quelques mois, sur le parvis de Lyon-Part-Dieu à 4 heures de l’après-midi (7).

 Selon une étude épidémiologique publiée par l’INSERM en 2002, 39 enseignants sur 100 000 se suicident chaque année — soit plus de 300 par an : imaginez que les grandes chaînes ouvrent leurs journaux du soir sur cette information, 300 fois par an, comme elles le font quand un policier ou un salarié de France-Telecom se suicide… Mais non, circulez, il n’y a rien à voir : ces 300-là étaient déprimés parce que… En tout cas, pas à cause de leur métier, le plus beau du monde.

Quelques jours après le décès de Lise paraissaient les premiers résultats d’une enquête à paraître sur « La qualité de vie au travail dans les lycées et collèges / Le burn-out des enseignants ». Ses auteurs, Georges Fotinos (ancien IGEN) et José-Mario Horenstein (psychiatre MGEN), notent que 17% des enseignants sont touchés par l’épuisement physique, mental et émotionnel (contre 11% dans les autres catégories professionnelles). Luc Chatel s’en est ému (8) — pour discréditer les chiffres, trop vieux, trop incertains (panel de 2100 collègues sur 400 établissements…). Le plus beau métier du monde, vous dis-je !

 Combien faudra-t-il de Lise ?

Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid, en Tunisie, s’immolait par le feu — il mourait presque un mois plus tard, signal des émeutes qui ont emporté la famille Ben Ali au paradis des tyrans. Mais en France, on peut s’immoler comme un bonze vietnamien, rien ne se passe. C’est que c’est un salaud d’enseignant, un pelé, un galeux, d’où nous vient tout le mal… À moins que, les uns et les autres, nous ne soyons totalement tétanisés par… par quoi déjà, sinon une dépression si grave qu’elle n’ose même plus se regarder en face ? Quand on se fout de tout, on peut bien se foutre des élections professionnelles, et n’aller voter qu’à 40% tout en récriminant dans son coin. On peut bien se foutre de Lise.

 Il y a quarante ans, quand Gabrielle Russier s’était suicidée, l’affaire était remontée jusqu’à la conférence de presse de Pompidou — qui, interrogé sur cette abominable affaire, avait récité le sublime poème d’Eluard, « Comprenne qui voudra » (9). À l’époque, les journalistes — et la France entière — savaient qui était Eluard. Aujourd’hui, demandez donc aux élèves…

Aujourd’hui, je ne sais même pas si, dans ses grandes préoccupations bancaires, Sarkozy a été mis au courant de ce qui s’est passé à Béziers. En tout cas, rue de Grenelle, nous avons été assourdis — pas même par le silence, qui aurait signifié quelque chose, mais par un déni brutal. Circulez, y a rien à voir — juste une prof qui brûle.

 Jean-Paul Brighelli

 (1) Lire Valentin Feldman, Journal de guerre, éditions Farrago, Tours, 2006.

(2) En attendant, les mêmes sinistres imbéciles peuvent se plonger dans l’étude de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine, J-C. Gawsewitch, 2009. Voir le compte-rendu que j’en avais fait alors sur mon blog, repris par Marianne 2 (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-...

http://www.marianne2.fr/savoirsvivre/Prof,-un-metier-de-f...)

(3) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/une-...

(4) Voir en particulier celui d’une prof de Lettres de la Côte d’Azur sur http://www.rue89.com/2011/10/17/jecris-pour-les-profs-qui.... Et globalement l’ensemble des réactions de collègues de toutes les disciplines sur http://www.neoprofs.org/t39013-une-enseignante-tente-de-s... et sur http://www.neoprofs.org/t39361-retour-sur-le-deces-de-lis...

(5)http://www.liberation.fr/societe/01012366684-a-beziers-un-lycee-toujours-a-vif

(6)http://www.midilibre.fr/2011/10/19/suicide-au-lycee-l-hom.... Je ne saurais mieux dire.

(7) http://www.lexpress.fr/actualite/societe/lyon-viol-collec...

(8) http://www.liberation.fr/depeches/01012366796-epuisement-...

(9) http://www.samuelhuet.com/linguistique/49-poiesis/819-pau...

 

 

22 octobre 2011

Séjours linguistiques

Une amie chère a envoyé sa fille, élève de Seconde, en séjour linguistique en Angleterre, il y a peu. 

Elle m'en a fait un petit compte-rendu passablement ironique que je m'empresse de transmettre à la communauté des parents anxieux de faire progresser leurs enfants dans la langue de Shakespeare et d'Amy Winehouse — et aux enseignants tentés de conseiller à leurs élèves l'un de ces stages onéreux. Apparemment, là aussi, l'emballage ne dit pas la vérité sur le contenu.

JPB

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09 octobre 2011

Elections piège à cons

Le 20 août 2008 était votée une loi dite « de la représentativité syndicale » qui avait pour but, en privilégiant les cinq grandes centrales issues de la Libération (auxquelles fut adjointe ultérieurement la FSU), de laminer les « petits » syndicats, souvent plus empêcheurs de trinquer en rond que les grands « machins », comme aurait dit De Gaulle (1).

Trois ans plus tard, nous voici au seuil des élections professionnelles dans l’enseignement (du 13 au 20 octobre) — les premières depuis le vote de la loi. Grande nouveauté, on ne vote plus seulement par « corps » (agrégés, certifiés, instituteurs, chefs d’établissement…) mais aussi en vrac — non-titulaires et stagiaires compris – pour les nouveaux Comités Techniques. C’est beau, la démocratie — avec une petite idée derrière la tête : si tous les votes se valent, demain, ce seront tous les grades qui se vaudront, hein, Bernadette…

L’objectif est de sauvegarder les intérêts des gros cubes (FSU, FO, SGEN-CFDT, UNSA) et d’évacuer les petites cylindrées — le SNALC, mais aussi bien Sud-Education ou des structures encore plus confidentielles comme le SIAES ou la CFTC, qui les uns et les autres syndiquent bon nombre de personnels dans des secteurs définis, mais pas dans tous. Le SNALC, deuxième syndicat enseignant dans le Second degré, recrute moins parmi les chefs d’établissement, les COPSY — il demande d’ailleurs leur réorganisation —, ou les administratifs.

Bonne nuit, les petits ! En instituant un Comité Technique national émanant directement de ce vote « démocratique », le gouvernement veut tuer petits gêneurs : il n’aura plus que quelques interlocuteurs — et si la CFDT ou l’UNSA sont du nombre, c’est dans la poche.

Dans l’enseignement, c’est la mort programmée de tous les syndicats strictement catégoriels – et l’évolution vers le corps unique — pas vrai, Bernadette ! Les autres organisations — FSU, SGEN, UNSA ou FO — s’en fichent un peu : ils ont derrière eux de grosses machines syndicales qui assurent leurs fins de mois et la permanence de leurs ego. Même que d’aucuns ont cru bon de fuir le SNALC, par exemple, pour négocier ailleurs — à FO, par exemple, comme Bernard Kuntz — la pérennité de leur décharge syndicale. Puisqu’elles ne sont accordées qu’en fonction de la représentativité sortie des urnes…

 

Deuxième étape : les élections se passaient jadis dans les établissements, souvent sous le contrôle et la pression « amicales » des représentants en place — et je n’accepterai pas de démenti : j’ai trop de témoignages sur les qualificatifs brunâtres dont les nostalgiques du stalinisme et du trotskisme réunis affublent les syndiqués SNALC. Alors qu’en moyenne ledit SNALC a voté dans toutes les instances ministérielles contre des décrets crapuleux qu’approuvaient les autres comme un seul homme — quand ils prennent part aux votes (2). Dans le Primaire, c’est tout juste si le délégué syndical majoritaire ne vous tendait pas votre bulletin avant d’entrer dans le fragile isoloir — comme les Mères supérieures le fourguent aux bonnes Sœurs — et le SNE se contentait des miettes.

Dorénavant, tout se passera par informatique. Vous voterez de chez vous, heureux veinards. Dans l’intimité de votre conscience.

Bonne fille, l’administration installera des isoloirs électroniques dans les établissements, pour ceux qui ne seraient pas équipés.

 

Quant au déroulé des opérations, je tiens à l’expliquer ici à tous ceux qui, n’étant pas personnels d’Education nationale, échappent de facto à l’une des plus grandes carabistouilles du quinquennat — et je pèse mes mots. La complexité des opérations ne peut avoir qu’une seule finalité : décourager le plus grand nombre de celles et ceux qui ne comprennent rien aux pièges mis en place par Big Brother (3).

 

Premier acte : vous recevez par courrier dans votre établissement une lettre contenant votre identifiant — accessible après grattage, comme dans les jeux de bistros. Si vous étiez malades à ce moment-là, le courrier est assez rapidement retourné au rectorat. Mais vous pouvez toujours récupérer un identifiant (jusqu’au 12 octobre, veille de l’ouverture du vote), à condition d’être bien présent sur les listes (si vous n’y êtes pas, vous pouvez toujours vous en inquiéter, mais avant le 3 octobre — c’est passé !).

Second acte : cet identifiant vous permet, en vous connectant sur le site ad hoc du Ministère, de récupérer votre Mot de passe. Pour cela, vous devez aller sur le portail Elections, et entrer votre identifiant et votre NUMEN (le numéro d’identification de chaque agent de l’EN) et une adresse mail — la vôtre, si possible… C’est par mail que vous recevrez le sésame, dont vous ne devrez vous séparer sous aucun prétexte. Dormez avec un post-it sous votre oreiller.

Inutile d’évoquer sur les bugs multiples du système, impossibilité de se connecter, surcharge et coupure du serveur, mauvaise identification qui vous prête une identité autre que la vôtre. Les syndicats ont testé le processus en avril-mai, et rien ne marchait à l’époque. Bien entendu, tout est réparé aujourd’hui, et demain on rase gratis.

Acte trois.  Du jeudi 13 octobre au jeudi 20 octobre, vous pouvez à tout instant (allez-y la nuit, les risques de surchage seront moindres) vous rendre sur le bureau de vote électronique. Là, vous saisirez votre identifiant, votre NUMEN et les 6ème et 7ème caractères du numéro de Sécu (si !), ce qui vous permettra d’arriver sur l’onglet « Je vote » — après quoi vous devrez à nouveau entrer l’identifiant et le mot de passe.

Vous suivez ? À ce stade, 80% de mes collègues, en salle des profs, ont déjà décroché.

Enfin, les listes.

Mais c’est qu’il y a quatre votes à effectuer (pour les CAPN, CAPA, CT de proximité et CT national). À noter que vous pouvez panacher, voter pour les uns près de chez vous, surtout s’il y a un copain sur la liste, pour un autre au niveau national, si vous estimez que tel syndicat, au niveau national, défend mieux vos idées qu’un autre — le vôtre, parfois.

 

Par exemple… Si vous estimez que le collège unique est une grosse bouse qui tire en arrière les élèves les plus fragiles…

Si vous estimez que la réforme du lycée tend à transformer votre établissement chéri en bouse seconde, qui tirera tous les élèves vers le bas…

Si vous pensez qu’une procédure automatique devrait être engagée en cas de violence verbale envers un personnel, ou un conseil de discipline automatiquement réuni en cas de violence physique — deux propositions avancées par le ministère, et contre lesquelles le SGEN, SUD et le SE-UNSA ont voté…

Si vous croyez vraiment que la note de vie scolaire est une façon déguisée de compenser la baisse de niveau dans les disciplines fondamentales, et que la préférence aujourd’hui donnée aux « compétences » sur les savoirs est une abomination…

Eh bien, ma foi, évitez de voter pour ceux qui ont appuyé ces mesures. Inutile de les nommer à nouveau : bouse, bouse et colegram…

 

Allons plus loin.

Tant que Gérard Aschieri, normalien et agrégé, dirigeait la FSU, on pouvait compter sur lui pour défendre les décrets de 1950, l’actuelle répartition des horaires, et accepter l’idée qu’un Certifié ou un Agrégé ne font pas le même travail qu’un Professeur des écoles — ou qu’un prof de classes préparatoires ne soit pas exactement au même niveau de compétences qu’un professeur-documentaliste. Mais foin de ces distinctions ! Le règne de Bernadette (Groison) est arrivé ! Et cela m’étonnerait fort qu’elle ne couve pas un joli projet unitaire — tous les mêmes de la Maternelle à l’Université. Et en vérité je le dis aux gros bataillons du SNES : si demain vous ne voulez pas, dans votre propre syndicat, être les faire-valoir des gros bras du SNUIpp (et j’ai côtoyé récemment Frédérique Rolet qui me semblait, sur la question, sérieusement gênée aux entournures), ne donnez pas tous les pouvoirs à un syndicat unique qui ne vous défendra que pour mieux vous enterrer. Amis du SNES, votez SNES si vous voulez en CAPN et en CAPA. Et Union pour l’Ecole républicaine en CTM et CTA.
Parce que quand il s’agit de défendre l’Ecole et les enseignants… Quels sont les projets éducatifs de la Droite ? Nouveau statut des enseignants, augmentation du temps de présence des profs, autonomie accrue des établissements, primarisation du collège, renforcement du pouvoir des proviseurs et autres directeurs — et une révision des rythmes scolaires qui permettra d’économiser encore sur les postes et surtout sur les contenus. Quels sont les projets (connus) de la Gauche ? Nouveau statut des enseignants, augmentation du temps de présence des profs, autonomie accrue des établissements, primarisation du collège, renforcement du pouvoir des proviseurs et autres directeurs — et une révision des rythmes scolaires qui permettra d’économiser encore sur les postes et surtout sur les contenus — et en sus, alliance oblige, Meirieu ministre. Quel syndicat s’est toujours tenu à distance des uns et des autres, et n’a réellement envisagé que l’intérêt des enseignants et du système éducatif ? Quel syndicat n’est pas suspect de complaisance envers Chatel, ni susceptible d’accepter les horreurs d’une Gauche libérale — au nom de la solidarité, comme en 1981-1986, quand nos salaires ont baissé de 20% et que l’on a décrété qu’il n’y aurait plus de Bac à moins de 80% de reçus ? Hein ? Lequel ? Ma foi, il n’y en a qu’un — je l’ai nommé plus haut.

Le SNALC s’est donc associé à une petite quinzaine d’organisations syndicales et professionnelles pour former, dans le cadre des élections aux Comités Techniques Ministériel et Académiques, l’Union pour l’Ecole Républicaine. Sur les questions pédagogiques, condamnation sans réserve du pédagogisme ou du collège unique, comme sur les questions structurelles (laminage des postes, révision des missions, violences), il est aujourd’hui le seul à avoir une ligne claire. Le seul à ne pas tortiller du croupion, comme le fait régulièrement le SNES, sommé par solidarité d’avaler chaque jour de plus grosses couleuvres. Le seul à ne pas tendre directement au ministère la vaseline et le gravier, comme le fait si bien le SGEN. Le seul, voilà. Et c’est tout.

 

Jean-Paul Brighelli

 

PS. Je fais le faraud, comme ça, mais je n’aurais rien compris à ce processus invraisemblable si l’on n’avait pas pris le temps de m’expliquer — au prix de très sévères engueulades, parce que ce qui est limpide aux yeux de syndicalistes qui baignent là-dedans est tout à fait obscur pour le prof standard que je suis. Grâces soient donc rendues à la patience de mon initiatrice.

 

 

(1) Voir http://www.travail-emploi-sante.gouv.fr/espaces,770/travail,771/dossiers,156/representants-du-personnel,1310/representativite-des-syndicats,9180.html : lire attentivement la brochure en pdf.

(2) C’est ainsi que l’UNSA et le SGEN ont mêlé leurs voix à ces grandes instances gauchistes que sont la PEEP et le MEDEF pour a) renforcer le pouvoir des chefs d’établissement b) instaurer le tutorat pour tous, et permettre aux élèves de changer de série ou de voie d’orientation sans l’accord du conseil de classe, organisme répressif s’il en fut jamais c) remplacer les options de détermination par des enseignements d’ « exploration », et réduire les horaires dans 5 disciplines, globaliser les heures et permettre leur gestion locale d) réduire les horaires disciplinaires dans toutes les séries, voter le tronc commun et les classes indifférenciées en Première, et supprimer l’Histoire-Géographie en Terminale S. Bref, faire du « lycée unique » comme ils font du collège unique — au rabais.

(3) Le ministère affirme que les données recueillies pendant le vote ne seront pas conservées par ses services. Personne n’en doute, n’est-ce pas…

Et je viens de m'apercevoir que n'importe quel prof armé de son identifiant peut désormais obtenir l'adresse de n'importe quel autre — tout est en accès libre. Je connais plein de publicitaires qui seront ravis de l'opportunité — copier en quelque sminutes le fichier total de la profession, avec les coordonnées. Un rêve de publicite — ou de parti politique en quête d'une clientèle ciblée.

 

01 octobre 2011

Il faut sauver le soldat Meirieu

Philippe Meirieu est aux abois ! Un quarteron de pédagos plus SGEN que nature fustige le prélator des Gaules dans l’une des dernières livraisons du Café pédagogique (1). Sous prétexte que leur leader historique, dans un récent dialogue, non dépourvu d’intérêt, avec Marcel Gauchet (2), est revenu brutalement sur nombre de ses anciennes aberrations. Et — peut-être pour se donner une posture anti-capitaliste qui se vend assez bien chez Europe Ecologie, dont il est une figure éminente —, condamne à la fois la politique de démembrement de l’Ecole entamée jadis par la Gauche et brillamment poursuivie par la Droite, et les pédagogies qui objectivement s’en sont rendues complices, en fournissant la base idéologique libertaire d’une politique abondamment libérale (3).

Bonnetdane, qui défend depuis des années l’Ecole de la République, menacée par les crétins des sciences de l’Education et par l’obéissance aux règles de Bruxelles et de la mondialisation réunies, ne pouvait rester indifférent au sort de l’immortel auteur d’une autobiographie intitulée Frankenstein pédagogue — un premier pas déjà ancien dans la voie de la pénitence, comme le suggère le titre.

Je me permets donc d’adresser à l’ancien directeur de l’IUFM de Lyon une lettre d’encouragement : non, Meirieu, vous n’êtes pas seul à défendre une école de la transmission des savoirs et de la culture face aux gourous des « compétences » et du graffiti. Non, Philippe, d’autres que vous déjà ont fait l’apologie de ces lycées-casernes, de ces lycées-couvents, dont il est devenu évident que l’architecture close est, pour les élèves, un encouragement à s’investir dans le travail au lieu de paresser devant la télévision. Oui, il est possible d’imaginer une autre Ecole que celle qui lentement s’enfonce dans le gouffre que vous avez contribué à creuser — mais à tout pécheur miséricorde, et sachez que je vous appuie dans votre combat, moi qui, en 1968, fréquentais assez peu les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes dont vous étiez membre actif avant d’en être l’étalon, comme disaient Marx (Groucho, bien sûr) et Woody Allen (dans Annie Hall). Pour la restauration d’une rigueur pédagogique qui demain donnera aux plus humbles les mêmes armes qu’aux héritiers.

 

(1) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/09/280911Tribune.aspx

(2) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/02/contre-l-i...

(3) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2011/09/290911Meirieu.aspx

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16 septembre 2011

Latex

À quoi rêvent les jeunes filles ? Ma foi, il semble bien que les réponses ne soient plus aussi nunuches qu’à l’époque où Musset posait la question.

Dans le fatras de la rentrée littéraire, j’ai lu une douce bleuette intitulée Latex etc. — chez Plon. On croirait, tant le titre se susurre sur le bout de la langue comme un bonbon salé et autres dégustations de rapine, entendre la voix de Françoise Hardy disséquant le texte de Gainsbourg :

« Mon cœur de silex prend vite feu

Ton cœur de pyrex résiste au feu »…

 

Premier roman, roman de débutante, l’auteur (et non pas « l’auteure », explique-t-elle — un bon point pour elle) a vingt ans. Et comme Paul Nizan, elle ne laisserait personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.

Elle a vingt ans, mais elle possède déjà du métier quelques vieilles ficelles — le jeu, par exemple, entre auteur et héroïne, les ambiguïtés calculées entre fiction et réalité, les contre-pieds de la langue en lambeaux des « soirées », comme ils disent, et du bon usage des bibliothèques. Savoir si c’est bien à elle que sont arrivées ces aventures n’intéresse évidemment que les journalistes qui l’interviewent — mais alors, à écouter les quelques émissions où on l’a invitée, ça les intéresse, de savoir si, comme son héroïne, elle s’est prostituée à tout ce que le Comtat Venaissin compte de bourgeois opulents, prêts à payer cher leur livre de chair fraîche…

L’essentiel est ailleurs.

 

Il était donc une fois une élève de Terminale qui s’ennuyait ferme dans son lycée de C*** — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas, c’est tout à côté d’Avignon, autant dire au Kamchatka. Pourquoi diable s’y ennuie-t-elle ? Parce qu’on ne fournit pas à sa toute jeune intelligence un aliment intellectuel susceptible de l’apaiser.

C’est là que le livre m’a accroché. L’air de rien, c’est un réquisitoire accablant contre l’Ecole d’aujourd’hui, qui à force de programmes au rabais et de pédagogies en solde n’intéresse plus les bons élèves — sans parvenir à accrocher les mauvais. À la Margaux du roman il faudrait bien autre chose que des dissertations rapides et des exos de math rédigés sur un genou juste avant que la cloche sonne pour étancher sa soif de connaissances. On est bon élève à peu de frais, dans ce système.

Une princesse sans divertissement ! Que vouliez-vous qu’il arrivât ? Toute pédagogie qui ne transmet pas grand-chose pousse les longues adolescentes sur les sophas de Crébillon. Lasse des conversations délibérément futiles, peu comblée par des garçons maladroits et alcooliques — ils le sont tous, apparemment, dans cette génération désenchantée —, elle saute sur l’occasion de se faire sauter contre rétribution.

Au départ, c’est un jeu, et une occasion de s’offrir des fanfreluches hors de portée des bourses paternelles, si je puis ainsi m’exprimer (le roman en son entier est un pied de nez à tous les post-freudiens maladroits qui pensent automatiquement qu’une adolescente déphasée cherche quelques pères de substitution). Non, celle-ci est en quête d’un divertissement à l’Ennui dont parlent Pascal et Moravia. Et accessoirement (mais justement, apprenons-nous, c’est l’accessoire qui fait tout le chic, dans une civilisation de l’Avoir et non plus de l’Etre) de quoi s’offrir tous les objets griffés qui comblent quelques instants le désir, avant de l’attiser. Tout, tout de suite. Toujours plus. Il y a dans ce livre un aspect American psycho qui devrait intéresser Beigbeder, qui dit tant de bien de Bret Easton Ellis dans son dernier livre (lire — rapidement — Premier bilan après l’apocalypse, qui vient de paraître chez Grasset). L’enfer des étiquettes ! Même le latex du titre est disséqué en marques, sous-marques, couleurs et parfums — il y a des capotes plus ou moins vintage

Evidemment, cela ne peut que mal finir. Trois pâles voyous, qui ont bien repéré cette grande fille qui jongle insolemment avec des billets mauves de 500 €, lui expliquent violemment qu’ils ont droit à leur part, et même à un peu plus. Elle s’en tire tout juste — par la littérature et l’entrée en hypokhâgne, à Marseille.

C’est même là que je l’ai connue.

Qu’ajouter — sinon que l’auteur jongle fort habilement avec le vocabulaire quelque peu limité de ses ami(e)s — encore que ces jeunes filles s’y entendent en impertinences — et les références littéraires les plus exquises, dans une langue qui flirte alors avec la préciosité… C’est un premier roman ? Eh bien, il est évident qu’il y en aura d’autres, maintenant qu’elle a changé d’univers. « On ne devrait jamais quitter Montauban », grommelait le Lino Ventura des Tontons flingueurs. Montauban peut-être — mais Cavaillon ?

Jean-Paul Brighelli