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16 septembre 2011

Latex

À quoi rêvent les jeunes filles ? Ma foi, il semble bien que les réponses ne soient plus aussi nunuches qu’à l’époque où Musset posait la question.

Dans le fatras de la rentrée littéraire, j’ai lu une douce bleuette intitulée Latex etc. — chez Plon. On croirait, tant le titre se susurre sur le bout de la langue comme un bonbon salé et autres dégustations de rapine, entendre la voix de Françoise Hardy disséquant le texte de Gainsbourg :

« Mon cœur de silex prend vite feu

Ton cœur de pyrex résiste au feu »…

 

Premier roman, roman de débutante, l’auteur (et non pas « l’auteure », explique-t-elle — un bon point pour elle) a vingt ans. Et comme Paul Nizan, elle ne laisserait personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.

Elle a vingt ans, mais elle possède déjà du métier quelques vieilles ficelles — le jeu, par exemple, entre auteur et héroïne, les ambiguïtés calculées entre fiction et réalité, les contre-pieds de la langue en lambeaux des « soirées », comme ils disent, et du bon usage des bibliothèques. Savoir si c’est bien à elle que sont arrivées ces aventures n’intéresse évidemment que les journalistes qui l’interviewent — mais alors, à écouter les quelques émissions où on l’a invitée, ça les intéresse, de savoir si, comme son héroïne, elle s’est prostituée à tout ce que le Comtat Venaissin compte de bourgeois opulents, prêts à payer cher leur livre de chair fraîche…

L’essentiel est ailleurs.

 

Il était donc une fois une élève de Terminale qui s’ennuyait ferme dans son lycée de C*** — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas, c’est tout à côté d’Avignon, autant dire au Kamchatka. Pourquoi diable s’y ennuie-t-elle ? Parce qu’on ne fournit pas à sa toute jeune intelligence un aliment intellectuel susceptible de l’apaiser.

C’est là que le livre m’a accroché. L’air de rien, c’est un réquisitoire accablant contre l’Ecole d’aujourd’hui, qui à force de programmes au rabais et de pédagogies en solde n’intéresse plus les bons élèves — sans parvenir à accrocher les mauvais. À la Margaux du roman il faudrait bien autre chose que des dissertations rapides et des exos de math rédigés sur un genou juste avant que la cloche sonne pour étancher sa soif de connaissances. On est bon élève à peu de frais, dans ce système.

Une princesse sans divertissement ! Que vouliez-vous qu’il arrivât ? Toute pédagogie qui ne transmet pas grand-chose pousse les longues adolescentes sur les sophas de Crébillon. Lasse des conversations délibérément futiles, peu comblée par des garçons maladroits et alcooliques — ils le sont tous, apparemment, dans cette génération désenchantée —, elle saute sur l’occasion de se faire sauter contre rétribution.

Au départ, c’est un jeu, et une occasion de s’offrir des fanfreluches hors de portée des bourses paternelles, si je puis ainsi m’exprimer (le roman en son entier est un pied de nez à tous les post-freudiens maladroits qui pensent automatiquement qu’une adolescente déphasée cherche quelques pères de substitution). Non, celle-ci est en quête d’un divertissement à l’Ennui dont parlent Pascal et Moravia. Et accessoirement (mais justement, apprenons-nous, c’est l’accessoire qui fait tout le chic, dans une civilisation de l’Avoir et non plus de l’Etre) de quoi s’offrir tous les objets griffés qui comblent quelques instants le désir, avant de l’attiser. Tout, tout de suite. Toujours plus. Il y a dans ce livre un aspect American psycho qui devrait intéresser Beigbeder, qui dit tant de bien de Bret Easton Ellis dans son dernier livre (lire — rapidement — Premier bilan après l’apocalypse, qui vient de paraître chez Grasset). L’enfer des étiquettes ! Même le latex du titre est disséqué en marques, sous-marques, couleurs et parfums — il y a des capotes plus ou moins vintage

Evidemment, cela ne peut que mal finir. Trois pâles voyous, qui ont bien repéré cette grande fille qui jongle insolemment avec des billets mauves de 500 €, lui expliquent violemment qu’ils ont droit à leur part, et même à un peu plus. Elle s’en tire tout juste — par la littérature et l’entrée en hypokhâgne, à Marseille.

C’est même là que je l’ai connue.

Qu’ajouter — sinon que l’auteur jongle fort habilement avec le vocabulaire quelque peu limité de ses ami(e)s — encore que ces jeunes filles s’y entendent en impertinences — et les références littéraires les plus exquises, dans une langue qui flirte alors avec la préciosité… C’est un premier roman ? Eh bien, il est évident qu’il y en aura d’autres, maintenant qu’elle a changé d’univers. « On ne devrait jamais quitter Montauban », grommelait le Lino Ventura des Tontons flingueurs. Montauban peut-être — mais Cavaillon ?

Jean-Paul Brighelli

09 septembre 2011

Management

Le Ministère de l’Education pense à tout. D’un côté, il vient de supprimer la (maigre) subvention qu’il accordait au GRIP (1), tout en disant qu’il faut valoriser les « bonnes pratiques » (et je ne connais personnellement pas de pratique meilleure, au moins en Primaire, que celle du GRIP). À main gauche, il veille à infantiliser au mieux ses personnels : ainsi, toute inspection, dans le Primaire, se prépare désormais avec une grille d’auto-évaluation qui ressemble, à s’y méprendre, à ces auto-critiques que les gouvernements du Rideau de fer exigeaient de leurs dissidents (voir l’Aveu de Costa-Gavras). Que Luc Chatel et ses managers s’inspirent de vieilles lunes staliniennes est plein de sel, quand on y pense.
Pascal Dupré, dont les pratiques pédagogiques sont au-dessus de tout soupçon, refuse de s’y soumettre. Et Guy Morel — par ailleurs secrétaire national du GRIP, même s’il s’exprime ici en son nom propre — raconte ci-dessous son entrée en dissidence. Ou comment toute hiérarchie, du moment qu’elle est bornée, se brise en éclats de rire, comme le verre du Poète.

(1) http://www.slecc.fr/GRIP.htm

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04 septembre 2011

Etat d'urgence

Pour le pire ou pour le meilleur, l’Ecole sera au cœur de la présidentielle. Du meilleur, nous n’avons encore presque rien vu. Pour le pire, nous avons désormais les programmes des divers candidats PS.

Il y a déjà deux ans, Natacha Polony expliquait « pourquoi le PS a perdu le vote des profs » (1). Bruno Julliard venait alors de dévoiler les propositions de son parti pour l’Education. Un an plus tard, je dénonçais moi-même la « machine à perdre » de la rue de Solférino (2), rappelant que les enseignants, en 2007, n’étaient plus que 45% à voter Ségolène Royal (ils étaient 72% en 2002, alors que nombre d’entre eux, déjà, avaient préféré Jean-Pierre Chevènement). 24% préféraient déjà François Bayrou, et près de 30% ont opté pour des listes de droite ou d’extrême-droite (3). Les propositions de Martine Aubry et de ses concurrents, telles que les rappelle le Monde du 1er septembre (4), accentueront cette tendance : désormais, le PS ne peut plus compter du tout sur le vote enseignant — sinon de façon marginale.

À vrai dire, il fait de son mieux pour cela. Surfant sur les propos de comptoir de ceux qui n’y connaissent rien, tous les candidats à la candidature sont d’accord au moins sur un point, dont il font le noyau dur de leur programme : il faut mettre les enseignants au travail, 35 heures par semaine dans leurs établissements.

En même temps, ils promettent de stopper la saignée des effectifs, sanglante sous Darcos, hémorragique sous Chatel. Ils s’engagent à recruter à nouveau… Mais dans quel vivier ? Ce n’est pas par consigne ministérielle que les jurys du CAPES n’ont pas attribué, cette année, près de 1000 postes : c’est faute de candidats crédibles, dans un pays où les derniers à s’engager dans l’enseignement sont les moins aptes à le faire.

35 heures ! Alors même que de l’aveu du ministère, peu enclin pourtant à flatter des profs qu’il décime, un enseignant travaille, en moyenne, un peu plus de 40 heures hebdomadaires… Que ceux qui ne le croient pas viennent enseigner trois jours dans un lycée standard, ou trois heures dans un collège ordinaire. Philippe Meirieu lui-même, ce merveilleux pédagogue qui a si bien déstructuré ce qui fut jadis l’un des meilleurs systèmes scolaires au monde, à l’époque où nous n’allions pas chercher des modèles en Finlande, a eu bien du mal, de son propre aveu, dans une classe de CM2 où il s’est rendu récemment (5). Du coup, il en arrive à renier tout ce qu’il a mis en place, et qui irrigue encore le discours de Martine Aubry dans les colonnes du Monde et ailleurs : socle commun, compétences fondamentales, autonomie pédagogique, et j’en passe. 35 heures ! Ségolène Royal avait lancé l’idée en 2007, elle n’a pas été déçue — au second tour.

Mais on nous promet… quoi, au juste ? Pas d’argent, les caisses sont vides, et pourtant, les enseignants français sont parmi les plus mal payés d’Europe, dit l’OCDE. Non : « La revalorisation, c’est bien d’autres choses. Valoriser, c’est aussi faire confiance, en donnant aux enseignants une plus grande autonomie pédagogique… » Sic.

La confiance, ça ne se mange pas. 35 heures sur place, ce sera, demain, 50% de postes en moins, des profs à trois casquettes et à compétences minimales, dans des collèges de plus en plus uniques — auxquels échapperont ceux qui en auront les moyens, comme d’habitude. Mais on sait depuis lurette que le PS ne s’adresse plus au peuple. Allô, maman Aubry, bobos…

Tous les candidats à la candidature, habilement conseillés (Aubry pense que Julliard pense, Hollande croit que Peillon, qui n’a plus enseigné depuis 1997, y connaît encore quelque chose, Royal s’appuie sur un aréopage de pédagogues fous, et Montebourg ou Valls, hélas, imaginent par eux-mêmes) veulent en finir avec les décrets de 1950, qui organisent la profession. La Droite n’a pas osé franchement y toucher, malgré Robien, malgré la perche tendue par le rapport Pochard — vite enterré, et ressorti opportunément, comme le note d’ailleurs Maryline Baumard, par les têtes pensantes de gauche.
Et c’est tout ? C’est tout. Pour le reste (6), vieilles lunes, promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, collège unique et lycée light. Les syndicats les plus ostensiblement à gauche ne disent d’ailleurs pas autre chose, depuis des lustres. Il n’y a guère que le SNALC qui s’en indigne — mais le SNALC est à droite, dit obstinément Luc Cédelle. Ah oui ?

 

En cette rentrée, et puisque les programmes fleurissent en automne, il n’y a qu’un seul homme qui a pris la mesure du problème. Dans 2012 état d’urgence (Plon), François Bayrou propose aux enseignants non pas une modification administrative, mais des programmes scolaires revus à la hausse, des pouvoirs disciplinaires accrus, le retour d’une pédagogie de la transmission. Et de prôner la mise en avant des bonnes méthodes (quelle ironie, au moment où l’expérience SLECC perd sa maigre subvention), par la détection des vraies compétences parmi les enseignants en exercice.

Sans avoir peur d’investir, ajoute François Bayrou, au mépris de toutes les sirènes alarmistes. Parce qu’économiser aujourd’hui sur l’Ecole, cela fait peut-être plaisir aux agences de notation, mais c’est la mort pour après-demain. La politique de la France ne se fait pas à la corbeille, disait De Gaulle. Mais aujourd’hui, sa politique éducative se fait chez Standard & Poors. Aujourd’hui, la rue de Grenelle commence et finit à Bercy. Demain, si nous continuons ainsi, le pire sera notre ordinaire, comme dit Polony dans son dernier livre (7).

Certes, ce n’est pas seulement sur l’Ecole que les enseignants, demain, choisiront leur candidat. Mais ils feraient bien de s’en soucier, parce que l’Ecole, c’est eux, c’est la Nation, et que la mort programmée de l’Ecole, que j’annonçais sans trop y croire moi-même dans la Fabrique du crétin, c’est la fin de la République.

Et le pire du pire, c’est que ce discours est aisément récupérable par tel parti extrémiste qui a compris que surfer sur la nostalgie d’une République que par ailleurs il vomit sera rentable, financièrement. En 2007, 12% des enseignants avaient voté pour Le Pen ou Villiers. Combien seront-ils en 2012 ? Les grèves ne rassemblent plus grand monde, l’écœurement est général, mais il reste l’arme ultime, le bulletin de vote.
Et le PS a choisi de la braquer sur sa propre tête.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le Figaro du 3 / 09 / 2009. Consultable sur http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/09/08/les-en....

(2) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2010/10/06/le-ps-...

(3) Sondage CSA-Cisco « sortie des urnes » commandé par… la FSU. Consultable sur http://www-old.snuipp.fr/spip.php?article4631

(4) http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/08/31/2012-le-...

(5) http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/02/contre-l-i...

(6) http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/...

(7) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2011/08/25/natach...

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