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29 septembre 2010

De notre correspondant au Canada

Béatrice Barennes évoquait ici même il y a peu le sort peu reluuisant des "humanités", comme on disait à l'époque où l'on était persuadé que l'étude des langues et des cultures anciennes avait à voir avec l'humanisme d'un côté et le fait d'être humain de l'autre.

Lionel Navarro, en voyage d'études au Québec, espion attitré de Bonnetdane chez les pédagogistes de la Belle Province, a vécu il y a quelques jours une expérience intéressante, dont je vous livre ci-dessous le récit.
Bonne lecture...
JPB

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21 septembre 2010

Note de lecture Jean Guerreschi

Dans le fatras de la rentrée, il est un roman dont on parle peu (j’ai dû lire une bonne critique, dans le Nouvel Obs ou dans Marianne — c’est à peu près tout), sinon pour en dire qu’il narre une histoire scandaleuse, et que l’on peine à trouver chez les libraires. Jean Guerreschi, dans Bélard et Loïse, raconte les amours violentes d’un vieux prof de fac et d’une jeune étudiante. Quasi vieillard, vraiment jeunette. Le genre de situation présumée scabreuse dont on sait pertinemment qu’elles arrivent tous les jours, mais dont il est paraît-il décent de ne rien dire, sinon en faisant les gros yeux — et le héros se fait d’ailleurs admonester sévèrement par son président d’université. Quoi ! Humbert Humbert et Lolita, le retour ?! Mais peu lui chaut : l’amour est aveugle et sourd.

Quant à savoir pourquoi un tel récit, qui aurait paru à l’étiage, si je puis dire, durant les swinging seventies, est aujourd’hui inconcevable, c’est une autre histoire. En pleine épidémie de jeunisme, quand la télévision confronte à fil d’antenne des imbéciles immatures, immaculés et bronzés, dans de quelconques îles de la tentation, le corps à corps heureux d’un épiderme qui a beaucoup vécu et d’une peau de pêche a sans doute quelque chose de scandaleux pour les hypocrites qui sévissent dans les étranges lucarnes. Et, subséquemment, sur la morale publique. Tout juste de quoi alimenter une émission de Jean-Luc Delarue, quand il sera revenu du purgatoire auquel la même hypocrisie le condamne aujourd’hui. Parce qu’enfin, si l’on suspendait d’antenne — ou de politique, ou… — tous les camés plus ou moins notoires, on en reviendrait à l’âge de pierre — quand on se contentait de lire au coin du feu.

Lire donc, par exemple, Bélard et Loïse

Mauvais titre. Bien sûr, Héloïse et Abélard. Mais le bandeau rouge apposé par Gallimard dit bien mieux les choses : « Eloge de la foudre » ! C’est cela, le vrai titre.

Du coup, que l’un ait un peu plus de soixante ans, et l’autre pas tout à fait vingt devient très secondaire : Eros est aveugle et tire au petit bonheur, au petit malheur. D’autant que Bélard n’est peut-être pas, dans les faits, si âgé que cela : « Son charme était celui de l’enfant, étonné toujours d’être aimé pour ce qu’il sait bien qu’il n’est pas, et malgré les méchancetés qu’il se connaît. » Allez savoir pourquoi une telle phrase me parle.

 

Sombre histoire, d’ailleurs, que cette liaison tout à fait fatale — c’est le seul reproche réel que je ferais à l’auteur : il leur concocte une fin d’apocalypse, victime, pour l’une, des circonstances du 11 septembre 2001, pour l’autre d’une intempérie magistrale. On s’en fiche : quand ils disparaissent, cela faisait beau temps qu’ils étaient passés dans le mythe originel de leurs patronymes tronqués — légende oblige. Dans la vie réelle, on meurt moins facilement que dans les romans. On dure. On perdure. Heureusement. Malheureusement.

 

Encore un livre ostensiblement tissé de livres — et de textes. Très finement, Guerreschi combine à peu près tous les types d’écrits — récit omniscient, journal, mails, textos, messages codés et décodés, répertoire complet des modes d’écrire et de déchiffrer — fine suggestion de lire l’histoire autrement qu’elle ne se présente, autrement que la relation croustillante d’un pygmalionisme un peu plus poussé que d’habitude — ce à quoi se sont arrêtés les critiques. D’autant qu’il n’y a rien de Pygmalion dans Bélard, grand universitaire cloué par la flèche du dieu — et rien de Galatée dans Loïse, belle et grande enfant, heureuse en ménage, soudain rivée à cet être un peu bedonnant, qu’elle rêve de déplier, comme elle se rêve défaite, écartelée. Pour ne pas parler de Pièra, l’autre des deux autres, si je puis dire, plus jolie peut-être, plus chargée de ces seins dont, dans un livre précédent, Guerreschi s’était fait le chantre (1), plus intelligente sûrement — aimée aussi, mais différemment : aimer intelligemment est peut-être un oxymore, même si c’est parfois une réalité.

 

« Le bruit courait toutefois que certains, certaines — il courait plus souvent à propos de certains que de certaines —, n’hésitaient pas à puiser chaque année dans ce cheptel de poulains et de pouliches à l’âge maintenu constamment vert du fait du renouvellement par le bas et de la fuite des plus âgés par le haut. Les séminaires bruissaient des colportages de la vie tribale endogamique réelle ou supposée des maîtres de conférences et des professeurs. »

Le plus étrange, c’est qu’un tel roman fasse aujourd’hui scandale — au point qu’une œuvre constamment maîtrisée, souvent admirablement écrite, soit boycottée par des journalistes plus pressés de rendre compte des pauvretés nothombiennes ou houelbecquiennes. « Elle se donnait pourtant. Mais c’était à défaut de s’immoler. Hommes la prenaient. Mais nul, la prenant, n’avait su encore la retourner comme peau de lapin ni, une fois écorchée vive, la fendre de la base au sommet, et qu’elle se vît ouverte dans l’ahurissement de ses yeux. » Il y a souvent du Cohen chez Guerreschi — les mots du sexe en plus. On est très précis dans ce livre — autre difficulté pour la critique : doit-on la ranger dans la catégorie « érotique », dans le roman de mœurs, ou dans le témoignage indirect auquel il faudrait chercher des clefs ? Auquel cas nous serions dans le même embarras qu’en 1782, quand a paru le roman de Laclos, tant les modèles abondent. Dans l’université, il s’en passe peut-être moins que ce que l’on raconte, mais sans doute davantage que ce que l’on en dit.

Et alors ? David Lodge a bâti sa fortune littéraire sur les histoires de fesses d’universitaires quinquagénaires encombrés d’étudiantes et de collègues complaisantes. Sans doute est-il normal d’être séduit par des gens que l’on admire — ou séduit par des intelligences encore jeunes, pas encore matoises. Après, bien sûr, peut survenir le corps à corps, sans que pour autant s’abolisse la politesse, ni la distance. « Même après qu’ils se furent touchés, léchés, compénétrés, le vouvoiement était encore là, entre eux, à des moments inattendus. Alors que plus rien ou presque de leur intimité corporelle ne demeurait caché ni interdit aux fantaisies invasives de l’autre, quelque chose encore résistait dans le langage. Ils en souriaient sans bien comprendre. Pourquoi cette feuille de cigarette de politesse glissée entre elle et lui ? Et, quand un « vous » leur échappait, pourquoi avec un tel bonheur ? »

Ma foi, je me souviens d’une vieille, très vieille chanson de Catherine Leforestier — la sœur de l’autre : « Les mots d’amour, quand on quitte le vous / N’ont plus rien dans la tête… » Le « tu » prétend ne plus rien cacher — le « vous » donne incessamment l’espoir qu’il reste des îles à découvrir.

 

Bref, un très beau livre, constamment « tenu », d’une plume parfois presque précieuse — ce qui me rend le livre délicat, et rare. Non que j’y voie un plaidoyer pour les amours pédagogiques — Guerreschi dit fort bien qu’il ne s’agit plus, très vite, d’un prof de fac et d’une étudiante, mais de deux êtres abîmés dans une passion commune, deux improbabilités qui se sont rencontrées — puis séparées au gré d’une improbabilité encore plus grande : ni morale, ni déterminisme. Les choses se passent — puis trépassent. Les livres se lisent — et durent, dans la mémoire. Celui-là, au moins.

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Seins, Gallimard, 2006. Voir http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=52822

18 septembre 2010

Morituri te salutant

Quid du grec et du latin dans le lycée nouveau — qui vient de débarquer, sous la férule conjointe de MM. Chatel et Descoings, un peu avant le beaujolais ? Je suis trop « lettres modernes » pour apprécier pleinement ce que nous ont tricoté les grands esprits de la rue de Grenelle, et j’ai donc décidé de laisser la parole à Béatrice Barennes, agrégée de Lettres classiques — et, accessoirement, secrétaire national à la pédagogie du SNALC, mon syndicat préféré…

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03 septembre 2010

Tireurs d'élites

Voilà bien des années que je suis le Méchant du système scolaire, réactionnaire, fasciste, probable détrousseur de vieilles et trousseur de gamines. Des années que je me bats pour l’école de demain, et que l’on me croit partisan de celle de grand-papa. Que je ferraille au nom de tous, et particulièrement des petits, des obscurs, des sans-grade. Des exclus de la connaissance. Des déshérités, comme aurait dit Bourdieu.

Et l’on me traite de bourgeois élitiste alors que je n’ai qu’un credo : l’Ecole doit amener chaque élève au plus haut de ses possibilités.

Mais voilà : je ne promets ni la réussite de tous, ni des lendemains qui chantent. Ce serait revendiquer un droit à la santé illusoire — déjà beau si nous avions effectivement droit aux soins.

Inutile de disserter sur le niveau de ceux qui font aujourd’hui d’« élitisme » un gros mot : l’objet de la haine donne la mesure de celui qui hait, de sorte qu’il m’indiffère d’être détesté par tant de tout petits hommes. Mais ce fait minuscule et grotesque révèle, au fond, une grande ligne de fracture, dans laquelle l’Ecole de la République est en train de basculer : l’élitisme est républicain, et la démagogie se veut démocratique.

C’est tout le sujet de mon dernier livre (1).

 

Evidemment, en surface, j’y parle surtout des prépas et des grandes écoles. De ceux qui les tirent à vue — c’est toute la première partie. De ceux qui tentent d’y attirer davantage d’élèves, et d’élèves divers, qu’ils tirent vers le haut — c’est tout l’enjeu de la seconde. J’y évoque la démagogie d’une certaine gauche, qui préconise pour les autres un égalitarisme qu’elle refuse pour ses enfants. Ou la bien-pensance d’une certaine droite, qui fait la charité à quelques malheureux plus ou moins arbitrairement élus — à Sciences-Po ou ailleurs — et s’offre une bonne conscience à bon compte. Sans oublier ceux qui voudraient nous imposer un recensement ethnique (?), et en déduire une politique de quotas.

Bref, j’ai eu à cœur, encore une fois, de me faire des amis…

 

En fait, ce qui se joue dans les critiques dont on inonde l’élitisme républicain, hérité de la Révolution et de l’Empire, c’est le duel immémorial entre une esthétique politique centralisatrice (en gros, ce qu’on appelle l’Etat au sens plein, ou le jacobinisme au sens restreint) et des forces centripètes, hier les Girondins, aujourd’hui les libéraux mondialisés — ou les Verts décalqués du modèle allemand. Vouloir supprimer les prépas et les grandes écoles parce que cela n'existe pas aux Etats-Unis, ou en Allemagne (mais leurs universités sont autrement efficaces que les nôtres), c'est se tirer une balle dans le pied, au mieux, ou dans la tête, au pire.

Il y en a que ça ne gênerait pas…

 

Dernier point (pour les détails, voir… le détail de mon livre) : je parle longuement des CPES, ces « prépas à la prépa » qui se mettent en place dans quelques grands lycées depuis quelques années. « Très bien pour ceux qui en profitent », dit Gérard Aschieri que je suis allé interroger — il a bien raison. Mais palliatifs, rustines d’un système qui implose. Si tant de gosses parviennent au Bac dans un état tel que même les meilleurs ne parviennent pas à réussir en prépa, pendant que leurs condisciples échouent en première année de fac, c’est que quelque chose a rudement cloché en Primaire / Secondaire. On crée aujourd’hui des structures efficientes pour quinze ou vingt élèves — parce qu’on travaille dans l’urgence, et qu’on ne peut pas se croiser les bras devant tant de détresse en attendant le Grand Soir de la pédagogie vraie et la mise en question du collège unique. Cela ne nous dispense pas d’inventer demain l’architecture globale d’un système qui cesserait d’envoyer 18% d’analphabètes en Sixième, de faire gicler 150 000 gosses hors de l’école fin Troisième, de fabriquer des voies professionnelles qui sentent bon le bon marché, et même le dumping social, et de donner le Bac à des malheureux qui ne pourront rien en faire, tant on les a sevrés des connaissances les plus élémentaires.

Sevrés de vraie culture — et il n’y en a qu’une, celle des « héritiers ». La mienne. La nôtre. La vraie citoyenneté est là — pas dans l’enseignement artificiel d’un civisme de bazar. Elle est dans Montaigne ou Montesquieu. Dans les livres d'Histoire — notre histoire. Dans des sciences sans complaisance — "ô mathématiques sévères", disait Lautréamont. La mesure, si nécessaire en ces temps d'outrances et d'outrages, elle est dans la musique comme dans le sport (le vrai — pas "l'éducation physique"). La tolérance, on l'apprend bien mieux dans les tableaux du Caravage ou les récits d'Oscar Wilde que dans les conférences de la Ligue pour l'enseignement.

Quant à l'information sexuelle, ma foi, je crois qu'elle est plus convaincante dans les Liaisons dangereuses que dans les dépliants du Planning familial.

 

Evidemment, faire aujourd’hui l’éloge des prépas, à notre époque de compassion et de crétinisme généralisés (voir, sur ces deux points, le second surtout, le dernier ouvrage de Peter Gumbel (2)), c’est un peu provocant. Dire que le concours est la seule voie réellement égalitaire, parce qu’elle est neutre, c’est donner le bâton pour me faire battre. Affirmer que l’Ecole n’est pas le lieu du bonheur immédiat, mais celui du bonheur différé, c’est certainement iconoclaste, en ces temps de bisounours triomphants. Mais il y a ce que je crois (l’école doit tout faire pour aider chacun à exceller dans le champ de ses possibles), et ce que je vois : un an ou deux (parfois trois) de travail acharné peuvent transformer l’ours mal léché issu d’un système scolaire déficient en élève de grande école, ou configurer une brillante réussite universitaire.

Et les gesticulations dérisoires de quelques universitaires qui font chorus avec les fossoyeurs de la République ne comptent que pour du beurre. Les prépas sont le modèle de l’excellence, et c’est sur elles qu’il faudrait modeler un premier cycle universitaire généraliste, ou au moins une propédeutique qui rattraperait quinze ans de programmes aberrants, contre lesquels se débattent de leur mieux, contre vents, marées et Meirieu, tout ce qu’il reste d’enseignants volontaires et volontaristes, odieusement élitistes.

Jean-Paul Brighelli

(1) Tireurs d’élites, Plon. Il sort cette semaine, petits veinards que vous êtes.

(2) Inutile de l’acheter : tout est dit par Caroline Brizard sur http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20100902...

 

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