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20 août 2010

Discriminations

Le 17 août dernier, le Monde révélait la teneur d’un rapport encore confidentiel de la DGESCO sur les « discriminations » dans le milieu scolaire. En résumé, tout va mal, les discriminations s’accroissent, le racisme se banalise, les handicapés sont de moins en moins intégrés dans l’école, les filles méprisées, les homosexuels honnis, vilipendés, battus, parfois. Et les diverses « communautés » (le lecteur sait déjà combien ce terme m’indispose, en ce qu’il suppose réalisée la fragmentation de la République dont rêvent tant de gens si bien intentionnés) passent volontiers leur temps à s’entre-déchirer. L’Ecole ou le laboratoire de la désintégration à la française.

Savoir comment ce constat accablant est arrivé sur la table de Benoît Floc’h n’est pas anecdotique. De bonne source, le rapport originel était fort balancé, mesuré, tout à fait digne des personnalités somme toute respectueuses des usages qui l’avaient concocté (1). Il n’est pas indifférent que le cabinet grenellien lui-même ait choisi de durcir les conclusions, de muscler l’expression, bref, de rajouter une couche alarmiste sur ce qui était à l’origine un exercice d’équilibriste entre ce qui se passe de pire et ce qui ne va pas tout à fait mal. De là à penser qu’un conseiller ministériel a lui-même choisi de poser le rapport, qui ne devait être rendu public qu’en septembre, après les premiers feux de la rentrée, sur la table du journaliste, en lui suggérant d’insister sur les faits inquiétants signalés çà et là…

Après tout, je me le suis bien procuré moi-même, par une filière tout aussi officieusement officielle…

En tout cas, il faudra bien répondre à cette question : quel intérêt avait le ministère à passer outre les nuances pour donner au rapport de la DGESCO un arrière-goût de vitriol ? Pourquoi caricaturer une situation déjà alarmante ? Peut-être le ministre a-t-il déjà des réponses toute faites, pour paraître agir sans engager plus de moyens, sans réviser des décisions (réforme du lycée ou formation des maîtres) qui ne satisfont que les béni-oui-oui, et sans envisager des mesures (une refonte complète du second cycle, par exemple, avec remise en cause du « collège unique ») qui chagrineraient des idéologues rousseauistes persuadés que l’enfant est bon, surtout si on le met au centre du système…

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13 août 2010

Lis tes ratures

Le Figaro a tout récemment publié (1) une tribune sur l’enseignement du français, dont les auteurs, professeurs de khâgne aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand (et, par ailleurs, fervents défenseurs de l’apprentissage du latin, et contributeurs au site de Sauver les Lettres (2)) attaquent, avec un sens de la mesure qui me manquera toujours, les nouveaux programmes (légers… légers… légers) du nouveau lycée (light… light… light), que nous ont concoctés Chatel, ses conseillers, une bonne part de l’Inspection générale, Richard Descoings qui dans quinze jours sort un livre sur le sujet (3), et les syndicats collaborationnistes. Ils fustigent une réforme qui se contente de « pousser un peu plus » dans le sens d’un utilitarisme de la langue française, désormais confinée au rôle de véhicule de communication et « d’apprentissage du monde moderne ». Ils déplorent que l’on persiste à « amputer la langue de son cœur vivant, la littérature », et de sa base la plus incontournable, l’enseignement du latin. Et ils proposent enfin d’enseigner une discipline nouvelle (ou, si l’on préfère, de ressusciter un enseignement ancien) qu’ils appellent « français de culture », qui en remontant aux origines de la langue permettrait de renouer le dialogue avec quelques bons esprits, du Turold de la Chanson de Roland à Aimé Césaire.

Chers collègues, bien sûr, vous avez raison sur toute la ligne — mais j’ai bien peur que votre diatribe ne soit qu’un coup de gueule dans l’eau, si je puis dire. Certes, le français a été peu à peu réduit à un pur véhicule de « communication » : mais justement, tout tient à l’idée que les petites gens du ministère et du pédagogisme réunis se font de la communication — surtout depuis que c’est un grand communicant qui gère la rue de Grenelle, un homme pour qui l’Education nationale n’est qu’un à-côté de son vrai boulot de porte-parole.

« Langue de communication » : ce qu’on y met permet de juger à qui l’on parle. L’aspect purement fonctionnel de cette langue selon saint Chatel, le caractère strictement sociologique de la littérature que consacre, dans les nouveaux programmes, la réduction a minima « enseignement de littérature et société » (4) dont on n’a pas fini de se moquer (5), tout indique que des brutes acculturées ont choisi de s’adresser à des ilotes — ici Grenelle, les crétins parlent aux crétins.

Faisons un peu de ce latin que nous aimons, entre autres, parce qu’il en dit long sur le français. « Communiquer », cela renvoie au latin « communis », commun — où le préfixe « cum », « avec », « ensemble », dit tout, en un sens — communiquer, c’est établir un pont entre deux êtres ou deux groupes.

Et évidemment, la « communication » selon Saint-Simon, Chateaubriand ou Aragon n’est pas celle de la civilisation (?) du Fouquet’s qui a fait de la Princesse de Clèves le sujet d’horreur que l’on sait (6). Et il est non moins évident que les programmes visent à faire de nous, professeurs de Lettres en particulier et enseignants en général, les vecteurs de cette communication strictement commerciale qui a tendance, depuis une trentaine d’années, à envahir le champ du « français ».

Et encore s’agit-il d’un commerce au sens le plus étroit du terme. Qu’il est loin, le temps où Montaigne utilisait le terme pour parler d’amour, d’amitié et de livres : on nous suggère aujourd’hui de les remplacer par le cul, les relations sociales et… et puis rien, le livre étant passé aux pertes et profits, dans les décombres de ce qui fut une civilisation et qui s’appelle désormais le bling-bling.

Alors, « littérature et société » — fallait-il être malfaisant, ou stupide, pour proposer un tel « objet d’étude », comme on dit en pédagogie moderne. Tout dans la littérature, la vraie, renvoie à la société — à des modèles de société quasi défunts, qui servent encore dans des cénacles étroits. A ceci près que je défie nos modernes communicants de papoter intelligemment avec un Anglais sorti d’Oxbridge ou un Américain issu de l’Ivy League (7) : c’est parfois sur une allusion à Shakespeare ou un clin d’œil homérique que l’on scelle une affaire, dans le monde d’en haut — celui des happy few, que ne fréquentent pas nos gagne-petit de la politique franchouillarde et du commerce de détail élyséen.

Tiens, je vais relire Stendhal — c’est une bonne purge, que je m’administre chaque fois que j’ai pris un coup de sang et de bile à évoquer le monde tel qu’il va.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Le Figaro des 7 et 8 août 2010, sous la plume de Cécilia Suzzoni et d’Hubert Aupetit (accessible sur http://plus.lefigaro.fr/tag/cecilia-suzzoni).

(2) http://www.sauv.net/objetude.php. Cécilia Suzzoni préside l’Association le Latin dans les Littératures européennes (ALLE), voir http://www.fabula.org/actualites/article23541.php

(3) Un lycée pavé de bonnes intentions, Robert Laffont, parution fin août.

(4) http://www.education.gouv.fr/cid51322/mene1007261a.html

(5) http://www.sauv.net/assisestoulouse2010.php

(6) http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/16/le-president...

(7) On appelle ainsi le groupe des huit universités les plus anciennes, les plus chics et les plus performantes de la côte nord-est : Brown, Columbia, Cornell, Darmouth College, Harvard, l’Université de Pennsylvanie, Princeton et Yale.