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31 juillet 2010

Roms et compagnie

Nicolas Sarkozy a donc cru bon de tenir un conseil « spécial roms ». D’aucuns y voient une stigmatisation, d’autres applaudissent à grands cris. Les uns et les autres sont des imbéciles.

Mais ils sont en bonne compagnie. Pas un jour sans qu’un présentateur de journal télévisé ne parle, comme s’il s’agissait d’une chose allant de soi, de la « communauté », des gens du voyage, des musulmans de France, des gays du Massif Central ou des Corses d’Ille-et-Vilaine.

Et moi qui pensais que tous ces gens-là étaient avant tout français…

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16 juillet 2010

CAPES de lettres class... hic !

Non, ils n’ont pas bu, les membres du jury.

Ou plutôt ils ont bu le calice  -- et jusqu’à la lie.

Car  il y a un HIC, un gros hic.

Ils ont été patients, les collègues du jury du CAPES de lettres classiques (désolée pour les génitifs en cascade).

Ils ont été « gentils », peut-être même trop.

Ils ont demandé à plusieurs reprises l’ouverture d’une concertation, pourtant promise par le ministère, concernant la réforme du CAPES de lettres classiques (réforme présentée par l’Arrêté du 28 décembre 2009 fixant les sections et les modalités d’organisation des concours du certificat d’aptitude au professorat de l'enseignement du second degré, publié au Journal Officiel du 6 janvier 2010), réforme qui faisait du CAPES de lettres classiques un CAPES sans lettres classiques -- quelque chose d’aussi valable que  le café décaféiné, le Canada Dry et le vin sans alcool, en somme.

Ils ont argumenté, les collègues, fait des suggestions, été constructifs.

On n’a même pas fait semblant de les écouter.

Alors, le 14 juillet, après avoir fait passer le dernier candidat du dernier CAPES de lettres classiques digne de ce nom, ils ont, dans leur grande majorité,  démissionné du jury.

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09 juillet 2010

Corriger

Les inénarrables partisans d’Antibi et de la « constante macabre » ont au moins l’avantage de poser une bonne question — et de l’évacuer aussitôt sous l’une de ces démissions en pleine bataille dont le pédagogisme s’est fait une spécialité : qu’est-ce que corriger ? Que signifie cette ambition, ou cette prétention, à redonner de la rigueur, et de la rectitude, à l’élève qui est ou a été tordu — et à ce qu’il produit à son image ?

Il faut comme d’habitude en revenir à l’étymologie d’« instituteur ». Le radical -st* (qui donne par exemple en latin stare), c’est l’idée de se tenir debout — la plus ancienne conquête de l’humanité, celle qui nous a séparés une fois pour toutes de la forme simiesque. « Tiens-toi droit ! » dit le mère ou la mère en tirant doucement sur les épaules du rejeton / de la rejetonne. « Tiens-toi droit ! » répète l’instituteur / le professeur à l’élève avachi (le mot est splendide, dans ce qu’il a d’absolument animal, de résolument non-humain) sur sa chaise.

Ça commence à l’oral — quand le bébé balbutiant qui n’en est pas encore au b-a-ba (autre étymon indo-européen fascinant, ce -b* du bredouillis originel) produit une bouillie verbale qu’il va bien falloir remettre sur les rails.

Corriger, en un mot.

Et l’Ecole — la mienne, la nôtre — n’est qu’une double contrainte permanente, apprendre et être corrigé. Et recommencer.

J’ai pensé mille fois à la tête que fait l’élève qui a tenté de remettre un devoir bien écrit, avec une marge à gauche (ou à droite, je ne suis pas formaliste à ce point), qui a cru respecter toutes les contraintes, et même traiter le sujet / le problème avec élégance et rigueur — un autre mot fascinant, dans ce qu’il connote de rectitude — de droiture rigide : là encore, la bête humaine est censée se redresser. Se tenir droite.

Et le malheureux récupère une copie littéralement striée de zébrures, de coups de fouet stylographiques. De reproches. De blessures assassines, comme dit l’autre…

 

(Parenthèse : j’assume complètement la métaphore sadienne ci-dessus. Des Trois mousquetaires au Père Goriot, en passant par Geoffrey de Peyrac ou James Bond — et je ne parle même pas des œuvres spécifiquement consacrées à la trace, de la Nouvelle Justine aux Onze mille verges, où un soldat écrit littéralement à coups de fouet sur les épaules d’une belle prostituée —, la littérature abonde en cicatrices qui ne sont jamais que la métaphore de la correction — de l’intense travail du texte. Voir Balzac. Voir Sade, dont l’héroïne est doté d’une complexion telle que les marques les plus saignantes s’effacent dès le lendemain — comme une page vierge que l’on pourrait indéfiniment griffonner. Voir Flaubert — ses brouillons (2) sont de grands monuments d’un fétichisme de l’auto-correction. Il fallait être aussi miraculeusement pédant que Mallarmé pour produire in fine des brouillons immaculés, comme si le Poème jaillissait en bloc, comme une autre Athéna, de son cerveau fertile.)


Alors, l’élève apprend la blessure narcissique — celle que l’enseignant inflige à celle ou celui qui se croyait trop savant. C’est ainsi que Monchéri-Moncœur apprend qu’il n’est qu’unus inter pares, et non primus inter pares. Un parmi les autres. Désacralisé. Une pâte à modeler, un esprit à corriger. Comme les autres.

Pourquoi donc croyez-vous que le rouge est la couleur du correcteur ?
Au passage, pourquoi les pédagogues conseillent-ils de corriger en vert — la couleur de l’espoir, paraît-il… Pour ôter à la correction ce qu’elle a gardé de physique, à travers sa métaphore cinglante — le papier, c’est la peau. Les mêmes ont interdit de toucher désormais le corps de l’élève — pas même pour corriger son attitude de méduse échouée sur le bureau. Sacralisation de la pose fautive et de l’élève, culpabilisation du traqueur de fautes qu’est l’enseignant.

Il faut assumer ses corrections. « C’est pour ton bien », dit le père ou la mère — imaginez à votre gré la situation qui correspond à cette formule si familière. C’est pour le bien de l’élève — parce que nous sommes sûrs de ce qu’il faut faire, sûrs de ce qui est juste et droit, de ce qui est exact. Sûrs de notre savoir — et correcteurs des errances de l’élève.

Ce n’est pas seulement technique, bien sûr. Dans la correction, il y a une morale (désolé pour le caractère désuet du terme, mais je l’assume). « Bien », écrivons-nous en marge ou en tête — ce n’est pas un mot innocent. Il y a aussi une politique : l’idéal du prof, c’est la copie sur laquelle il n’y a aucune correction à apporter — quand il est temps que l’élève aille se faire corriger ailleurs. Quand il est devenu évident qu’il a intégré un groupe social — celui des « zéro faute ». Aucun hasard si la IIIème République a si bien et si longtemps mis l’accent sur le travail des « hussards noirs » : les instituteurs étaient les relais d’un Etat qui cherchait ses marques, contre l’ordre impérial, royal ou religieux qui intriguait pour s’imposer encore. La correction suppose une absence de doute sur la valeur de ce que l’on fait : on construit l’être — on le redresse —, et on construit la République.

Et parfois, quand j’entends tel ou tel prôner les délires d’Antibi… Quand je vois les associations de parents d’élèves protester contre le trauma de la mauvaise note… Et les psys de toutes obédiences condamner le stress que la « correction » produirait chez l’élève Je ne peux m’empêcher de penser à ce merveilleux roman de Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père (lisez-le vite sur la plage, si ce n’est déjà fait — et surtout, achetez-le à vos enfants) où l’oncle arboricole du narrateur conseille aux anthropopithèques descendus, sur deux pieds, dans la savane hostile, de revenir dans les arbres. Oui, vraiment, la « méthode Antibi » et tout le foutoir pédagogiste, c’est vraiment « Back to the trees ». Ou, comme le disait Voltaire à Rousseau : « Votre livre donne envie de marcher à quatre pattes. »

Mais rien ne corrigea le malheureux Jean-Jacques. Que les didacticiens de toutes obédiences en aient fait leur saint patron est significatif de leur rapport à la rigueur — ou à l’absence d’icelle.

Mais peut-être aiment-ils comme lui les fessées…

Bien entendu, pour l’élève habitué à n’être corrigé que d’une main molle, et presque caressante, arriver en classes préparatoires est une blessure narcissique majeure. Parce qu’il est enfin confronté à la vérité des prix. On l’a conforté, des années durant, dans la certitude que « ce n’est pas grave », que « l’orthographe n’est qu’une convention », que « toutes les cultures se valent » — et qu’une « démocratie » bouillie vaut mieux qu’une République sévère. Et le voici soudain flagellé à chaque ligne, réprimandé à chaque idée, moqué parfois, redressé sans cesse. Certains ne supportent pas, c’est vrai — et d’autres se reprennent, se raidissent contre l’adversité, se morigènent en sus des reproches professoraux — et réussissent : au bout de la correction, il y a toute la méritocratie française, tout l’élitisme républicain — celui qui, à tout bien considérer, fait bien moins de ravages que l’égalitarisme qui vous consent tordu.

Jean-Paul Brighelli

PS. On lira sans modération la belle chronique de la Présidente de Reconstruire l’Ecole, Françoise Guichard : http://www.r-lecole.freesurf.fr/fguichardmais05.htm

(1) Voir le splendide site où des chercheurs, des vrais, ont reproduit tous les remords d’écriture de Madame Bovary : http://flaubert.univ-rouen.fr/manuscrits/

02 juillet 2010

Pygmalion

Philippe Meirieu parle (dans Frankenstein pédagogue, et ailleurs) de ce qu’il appelle « l’effet-Pygmalion » (ou l’effet-Frankenstein, ou l’effet-Gepetto, tous créateurs de créatures). Rêve de pédagogue, dit-il. Rêve humain, plus généralement : nous n’aurions pas inventé tant de mythes si le fantasme divin, fabriquer un être avec un peu de boue (adama, dans la langue de la Bible — d’où la traduction de Chouraqui, « le Glébeux », pour désigner Adam), ne nous était pas consubstantiel (1). C'est même pour cela que nous avons inventé Dieu.

Alors on se fait pédagogue. Et on rêve de transformer définitivement, et durablement, ces pâtes molles qu’on appelle des enfants — ou ces faux durs qu’on nomme adolescents.

Mais voilà : eux aussi nous arrivent bardés de rigidités diverses. Ils nous arrivent avec une culture. Un langage. Une fausse innocence. Avec une prédisposition à écouter, ou à parler. Déjà « bons » ou « mauvais » élèves — avant même que nous y ayons mis la main. « Le rapport à la culture ne s’acquiert qu’en dehors de l’Ecole », dit Bourdieu — et il a raison, le bougre. Il faudra, quelque jour, que je me lance dans une grande réhabilitation de Bourdieu, afin de l’arracher aux griffes des bourdieusiens, comme on devrait arracher Rousseau des mains des rousseauistes, et Piaget des ongles des piagétistes…

Pourtant, nous sommes censés les « instituer », tous ces gosses tordus — les faire tenir droit…

Bien sûr, c’est plus facile si le bambin de 4, 8, 12 ou 15 ans entre à l’Ecole avec un rapport classique (« bourgeois », si vous préférez) à l’institution. Avec un vocabulaire déjà riche, une habitude de la prise de parole, un respect pour la Maître, et le goût des livres. Galatée dégrossie.

Or, depuis que le collège unique, tout bardé de bonnes intentions, puis la « massification », ont envoyé sur les bancs de l’Ecole, jusqu’à 16 ans, la totalité d’une classe d’âge, nous sommes confrontés à des enfants qui ont un autre langage, une autre culture, des habitudes étranges, des références incompréhensibles.

La mauvaise réponse — celle qui a été fournie depuis trente ans —, c’était de se mettre en tête de « respecter » cette différence — tout en les parquant dans les ZEP. De déduire de cette diversité que toutes les cultures se valent — alors même que nous sommes toujours censés leur apprendre la nôtre.

Et c’est une opération violente que d’apprendre un langage, une culture. Ça l’est déjà quand l’élève est complaisant. Ça l’est bien davantage quand il est rétif. La créature, régulièrement, se révolte contre son créateur, qui sans cesse la « corrige » — j’assume complètement le mot, dans tout ce qu’il a de « répressif » aux yeux des imbéciles. : les graffiti que laisse l'enseignant sur la copie de l'élève ne sont pas sans analogie avec les traces que laissait la férule du maître sur le dos des réclacitrants — autrefois. De la même façon qu’une mère dit sans cesse à son rejeton « Tiens-toi droit ! », nous sommes là pour redresser ces esprits courbes — parce que nous savons bien quelle esthétique nous poursuivons, parce que nous savons dans quelle société nous vivons (bourgeoise, et il n’y en a pas d’autres, Marx le premier l’a expliqué à maintes reprises), quelles sont les exigences qui les attendent à la sortie. Et il est criminel de ne pas enseigner, constamment, en fonction de cette sortie dans le monde, tout au bout des études. Nous nous efforçons de les conformer (et là aussi, j’assume) aux règles du monde à venir — le nôtre. En espérant leur apporter, en même temps, assez d’esprit critique pour qu’ils n’en soient pas dupes — c’est comme ça que les enfants de bourgeois des années 1960 ont été les mieux à même de lancer une critique radiale des années De Gaulle.

Les CPES — tous ces dispositifs de « prépa à la prépa » qui se mettent en place, partout en ce moment — sont des rafistolages nécessaires. Nous arrivent de pauvres mômes qu’on a laissés en friche, comme des herbes folles — sans se soucier vraiment de les redresser, de leur inculquer des savoirs compensatoires, sans les pousser à rejeter les mauvaises habitudes. Bien sûr que ces classes sont recrutées dans les lycées les plus abandonnés, et dans les classes sociales en détresse ! Boursiers, souvent. Filles et fils de personne. Sans habitude de classe — au double sens du terme. Nous sommes supposés leur enseigner, en un an, des savoirs qui leur ont été refusés (on les a amenés au bord de l’eau, sans leur permettre de boire). Mais surtout, nous devons (en un an…) leur enseigner de nouveaux réflexes, un nouveau rapport au langage, et une nouvelle langue.

Le rapport à l’orthographe, dont tout le monde convient qu’il est totalement déficient, est l’illustration la plus caricaturale de cette difficulté. Les bons élèves orthographient globalement avec soin, parce que ce souci leur a été greffé dès l’enfance — d’où le « délit d’initié » que certains tentent de mettre sur le dos des enfants de profs, si nombreux dans les classes préparatoires : simplement, ils sont dans le moule depuis leur enfance — avantage décisif. Les autres n’ont avec la langue qu’un rapport médiat, distant — hostile parfois. Leur réinvention permanente de la graphie française en témoigne chaque jour.

Un an pour inverser quinze ans de déboires éducatifs. C’est très peu. Que nous arrivions à en sauver quelques-uns tient du miracle. D’où la tentation d’intervenir à l’arme lourde, de décréter qu’il faut modifier les concours, pour mieux faire valoir les « différences », ou les supprimer, les remplacer par un entretien d’embauche, ou les bonnes œuvres de Richard Descoings — ou les quotas de Yazid Sabeg, dans un rêve insensé d’affirmative action, comme disent les Américains, qui ferait éclater en morceaux ce qui reste de la République.

Parce qu’instituer, redresser, transmettre, c’est la République. Pygmalion est républicain, en plus d’être idéaliste. Ce que de sombres imbéciles appellent « respect », « démocratie », c’est du fascisme mou.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Et sans doute poussons-nous parfois l’expérience, dans la vie privée… « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », dit Baudelaire. Sauf que ça ne se passe jamais comme ça : l’Autre, en face, nous arrive, aussi jeune soit-il / elle, avec son poids de certitudes apprises, sa rigidité d’éducation, ses déformations originelles. On croit avoir en main Galatée, on a Emma Bovary. On sait ce qui arrive à Arnolphe, qui avait cru pouvoir former Agnès ex nihilo.

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