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31 mars 2009

Mea culpa

    Aujourd’hui, mardi 31 mars, le Proviseur du lycée Thiers m’a convoqué, avec mon excellent collègue Alain Beitone, sur lequel j’avais pondu, il y a peu, une Note mal inspirée que j’ai d’ailleurs décidé de modifier en profondeur.

    En effet, j’y traitais cet éminent agrégé de SES (et non « agrégé de rien », comme le disait un internaute de façon un peu vive) de « crétin », « pleutre » et « hypocrite ». Pour aggraver mon cas, il y était suspecté de manquer des organes essentiels de la reproduction — du moins, est-ce ainsi qu’il a décrypté certains sous-entendus.

    Il n’en est rien. Monsieur Beitone, qui a porté plainte pour ces agaceries, a exigé que je me rétracte publiquement. Dont acte : Alain Beitone n’est ni crétin, ni hypocrite, ni pleutre. Et il est tout à fait équipé pour donner naissance à des enfants qui lui ressembleront, j’espère.

    D’ailleurs, rien dans le comportement de Monsieur Beitone, depuis deux semaines (et près de 1500 posts plus tard) qu’a paru ma Note ne peut me laisser suspecter qu’il soit un hypocrite ou un pleutre. Certes, il a préféré se plaindre à un collègue, puis à l’administration, et pour finir au ministère, plutôt que de me rencontrer face à face dans un établissement gros comme un mouchoir de poche. Rien de pleutre dans son attitude. Il a insisté pour que trois représentantes du Conseil d’Administration, qu’il n’avait pas franchement informées de l’objet du débat, soient présentes — afin qu’elles prennent note des injures supplémentaires que pourrait lui valoir, en direct live, une attitude aussi débridée que la mienne. Mais aucun mot déplacé n’est sorti de l’enclos de mes dents — ni « crétin », ni « pleutre », ni « hypocrite ».

    Le proviseur lui ayant demandé gentiment ce qu’il attendait de moi pour retirer sa plainte, et en finir avec des gamineries qui ont occupé certains de ses élèves de Khâgne alors qu’ils ont un concours difficile dans trois semaines, il a exigé que je m’excuse publiquement de l’avoir traité de crétin, de pleutre et d’hypocrite, et d’avoir suggéré que son équipement sous-abdominal n’était pas complet.

    Rien dans ces justes revendications ne peut m’inciter, ni quiconque, à le traiter de pleutre. C’était bien son droit : la loi sur la presse de 1881, comme il me l’a gentiment fait remarquer au cours d’une conversation qui fut constamment courtoise, m’interdit sur un blog, dont je suis responsable, de traiter quelqu’un, et Alain Beitone moins qu’un autre, de crétin — a fortiori de pleutre ou d’hypocrite. Le fait que j’aie publié un livre sur l’Ecole intitulé « la Fabrique du crétin », et qui dénonce les attitudes équivoques des pédagogistes, leur responsabilité dans la crise qui frappe aujourd’hui l’enseignement, leur aveuglement devant les dégâts qu’ils ont commis, ne me rend en rien propriétaire du mot « crétin », que je l’applique aux dits pédagos, que je supplie a posteriori de bien vouloir m’excuser, ou à Alain Beitone, qui se réclame de leurs analyses, mais qui n’est en rien un pleutre, ni un hypocrite — encore moins un crétin.

    D’ailleurs, Alain Beitone enseigne à l’IUFM d’Aix-Marseille : à ce titre, il ne peut être un crétin — ni un pleutre.

    De plus, Alain Beitone se proclame de gauche : il ne peut donc être ni un crétin, ni un pleutre, ni un hypocrite.

    Loin de moi l’idée qu’il puisse préparer l’avenir en plaisant aujourd’hui au ministère Darcos, et demain à un ministère dirigé par le jeune Bruno Julliard, récemment désigné responsable du secteur Education du PS. Monsieur Beitone n’est pas un opportuniste : il a des convictions. Par ailleurs, il est agrégé de Sciences Economiques et Sociales : comme il a à peu près mon âge, quoiqu’il fasse plus jeune, grâce au physique avantageux qui est le sien, il a dû bénéficier d’un système d’enseignement qui faisait la part belle au par-cœur, à la transmission verticale des savoirs, aux coups de règles sur les doigts et aux bonnets d’âne. Il est donc normal qu’aujourd’hui Monsieur Beitone, qui n’a rien d’un hypocrite ni d’un pleutre, répudie le système qui lui a permis d’être ce qu’il est, et souhaite pour tous les élèves, et tous les enseignants, des apprentissages qui fassent la part belle à l’interactivité, à la construction par l’élève de ses propres savoirs, au respect des cultures plurielles, et à l’autonomie des équipes pédagogiques, appuyées par une hausse rapide et spectaculaire des « moyens ». Comme on le verra à la lecture des pièces du débat, Alain Beitone a la plus grande révérence pour les savoirs savants, et s’il admoneste (oh, bien gentiment, sans morgue ni mépris) les sociétés savantes qui avaient cru bon d’objecter poliment à une réforme à laquelle le ministère a depuis renoncé, c’est dans l’esprit de franche camaraderie typique du milieu enseignant. En aucun cas, en reprochant aux dites sociétés savantes d’avoir omis dans leur diatribe le mot « IUFM » et les Sciences de l’Education (sur elles la paix et la sagesse !), il n’a fait preuve de cet esprit partisan, étroit, bouché, qui est trop souvent le mien, dans mes ratiocinations désespérées sur une Ecole qui se meurt…

    J’ai donc aujourd’hui, pour la première fois, rencontré le grand Alain Beitone ! Grâces en soient rendues au créateur de toutes choses sous le ciel pédagogique, Philippe Meirieu ! La paix descende sur Pierre Frackowiack, Jean-Michel Zakhartchouk, Lubin et tous les autres phares de la pensée constructiviste ! Gloire ! Gloire ! Ni les uns ni les autres ne sont des crétins plus ou moins diplômés, et ils ont bien le droit, eux, de me traiter de nazi, chemise brune, fasciste et autres mots d’amour. Qu’ils persistent ! Oui,

 

                                    « …traitez-moi de perfide,

                      D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide.

                      Accablez-moi de noms encor plus détestés.

                      Je n'y contredis point, je les ai mérités… »

 

    En lieu et place de ma Note originelle, dont je veux effacer jusqu’au souvenir (ah, maudite mémoire, qui me rappelle pourtant, au beau milieu de ma contrition, que j’ai osé traiter ce bon monsieur Beitone de crétin, de pleutre et d’hypocrite !), je laisserai juste les pièces du débat. Chacun jugera de mon infamie — j’en veux, la corde au cou, faire l’aveu sur la place publique : oui, j’ai pu traiter l’ineffable Beitone de crétin ! Oui, j’ai ajouté « pleutre », et « hypocrite » ! Honte à moi !

    Que faire pour me faire pardonner ces vilains mots de « crétin », « pleutre », etc. ? Porter un cilice ? Lire les œuvres complètes de Philippe Meirieu ? Venir pieds nus au lycée ? Quitter le SNALC et m’inscrire au SE-UNSA — ou, mieux, au SGEN ? Demander ma carte au PS tendance Royal ? Dites-moi, mon bon monsieur Beitone, éclairez-moi ! Sur le chemin de Damas que j’emprunte aujourd’hui, déjà je purifie mon vocabulaire, et j’oublie, à jamais, que j’ai traité un jour Alain Beitone de pleutre, d’hypocrite et de crétin.

    Ainsi soit-il…

 

   Jean-Paul Brighelli

 

PS. Je demande instamment aux élèves qui passeraient ici, qu'ils soient les miens ou ceux de l'excellent Alain Beitone, de s'abstenir de tout commentaire. On ne sait jamais où peut vous conduire un mot déplacé, de nos jours. Et comme l'humour est la chose au monde la moins partagée…

 

 

 

25 mars 2009

La Journee de la jupe

     « Crétin ! »

     Elle l’a dit. Elle l’a dit ? Elle l’a dit.

     Qui ? Sonia Bergerac. Bergerac comme Cyrano. Sonia comme toutes les beurettes pour qui leurs parents jouent la carte de l’assimilation, de l’intégration dans la communauté culturelle française. Bergerac, vous êtes sûr ? Une beurette ? Elle l’est — on ne le saura qu’à la fin, entre un père muet de l’avoir trop aimée, et une mère en larmes. Quand il sera trop tard. Quand elle aura été abattue par une police qui tire toujours trop vite. On achève bien les profs.

     Crétin. Adjani l’a dit.

     Adjani ? Allons donc ! Cette star si rare, invisible, qui, d’interviews en interviews, explique qu’elle a inscrit son fils dans le privé, pour lui éviter la catastrophe qu’est devenu l’enseignement public en France… Sortie de sa thébaïde pour jouer dans un film à petit budget, un objet télévisuel — qui a permis samedi dernier à Arte de battre des records d'audience…

    Elle n’a pas lu Meirieu, Adjani. Elle ne sait pas que si ça va mal, c’est qu’on n’a pas assez détruit. Pas assez pédagogisé. Pas assez donné de pouvoir aux IUFM, aux syndicats crypto-cathos, aux profs qui se réfugient dans les sciences de l’Education faute de connaître leur propre discipline, aux « professeurs des écoles » qui font le Connac dans l’Hérault et ailleurs, parce qu’ils ne savent pas comment enseigner le b-a-ba (1), et qu’ils n’ont rien à dire aux élèves de GS…

     Crétins !

     Elle l’a dit, Sonia Bergerac. Comme moi. Avec violence et passion. Avec beaucoup d’amour pour ces élèves impossibles, suppôts d’imams, serial violeurs, barbares ! Comme tous ces élèves parqués dans des ghettos scolaires installés grâce à la Gauche (si !) dans des ghettos sociaux construits par la Droite. Elle l’a dit avec beaucoup de tendresse et de colère, avec — encore à ce moment du film — un geste caressant du bout du Beretta tendu de sa main malhabile vers le groupe d’élèves pris en otage afin de leur faire, enfin, un cours de Français qui ressemble à quelque chose. Des élèves enfin terrorisés pour de bon, parce qu’ils ne sont plus dans un mauvais jeu électronique, mais dans la vraie vie — la leur, celle où l’on n’apprend rien dans les collèges à tarif intellectuel unique, où seuls ont le droit de hurler les caïds et leurs sous-fifres. Rien. Pas même le vrai nom de Molière.

     Cette fois, ils vont le savoir. Jean-Baptiste Poquelin ! Répétez après moi ! Ou je flingue !

 

     « Mais à quoi bon ces savoirs morts ? » demande le Crétin — le vrai, pas l’élève, mais le Crétin qui a inspiré la réforme Jospin, le Crétin qui a inventé les IUFM, le Crétin de la réforme Viala, de la loi Lang, de l’amendement Ségolène, le Crétin des Sciences de l’Education, le Crétin qui a refusé de siéger dans la commission qui a finalement accouché — il était temps ! — de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école… « À quoi bon Molière (ou la Princesse de Clèves, dirait… qui, déjà ?), à quoi bon Racine — m’dam, Racine ! Vous vous rendez compte ? — à quoi bon Corneille (« comme le chanteur ? »), à quoi bon La Bruyère — « m’dam’, comme la plante dont on fait les pipes ? «  M’dam, Rachid, il a dit « pipe » ! » « Toi, sale pute… »

     - Comment tu m’as appelée ? demande alors Adjani en lui mettant un coup de boule.

     Si ! Un coup de boule ! Elle a bien fait ! Sartre expliquait dans « Réflexions sur la question juive » que les racistes, il n’y a pas moyen de leur expliquer, ils sont inaccessibles à la raison, autant commencer et finir par le coup de boule…

    « La Journée de la jupe » est un grand film anti-raciste. Le véritable anti-racisme. Celui qu’il faut enseigner. Celui que les organisations bien pensantes vomissent. L’anti-racisme d’Emmanuel Brenner (2), de Iannis Roder (3), ou le mien (4).

     Une ministre plus dépassée que nature — un mixte improbable d’Intérieur et d’Enseignement Supérieur, beau cul bon genre — ne comprend rien à la revendication de cette prof déjantée. Comment ça, une journée de la jupe ? Mais nos mères se sont battues pour avoir le droit de porter un pantalon !

    Oui, mais voilà, dans certaines banlieues, si vous portez une jupe, vous êtes une pute. Une salope. Une taspé.

    « M’dam’ ! Le mec, sur le blog, il m’a traitée ! »

    Pitié pour les filles ! C’est ainsi qu’il y a trois ans (putain, trois ans, et il faut encore se battre !), j’avais intitulé une Note sur ce blog (5), qui prenait la défense de ces gamines qui se voilent pour échapper à l’opprobre des cités. Pour échapper aux fantasmes des tarés-frustrés-péteux incapables de séduire, parce qu’on ne leur a pas appris les mots — et à quoi voulez-vous que servent les mots, que serve l’Ecole, si ce n’est à séduire Chloé ou Myriam, Anthony ou Peter ? Incapables — impuissants, qui relookent en douce, sur leurs portables, une scène hard bricolée en interne… Eh non, chers parents de la FCPE, un portable ne sert pas à vous appeler entre deux cours, d’ailleurs , on ne vous appelle pas, ça sert à filmer Fadela ou Camille obligées à faire une pipe dans les chiottes du bahut, et à se l’envoyer entre copains — la fille et le film. Heureusement que de plus en plus de lycées interdisent les portables !

    Alors, la Sonia Bergerac, elle est vachement vénère ! Elle porte en elle l’exaspération de ses collègues — enfin, de certains de ses collègues : parce qu’il y a les collabos, les pactiseurs de barbarie, ceux qui viennent au lycée culotte baissée, ceux qui se trimballent avec le Coran dans le cartable, qui le connaissent mieux que leurs élèves même – et qui s’en vantent !

    Doit être au SGEN, celui-là…

    Elle est très peu soutenue, Sonia Bergerac. Pas par l’administration, on le sait, qui donne toujours raison aux élèves, et qui ne veut pas de vagues, pas de vagues… Calme plat sous les casquettes. Le Principal — superbement interprété, entre hystérie et dépression, par Jackie Berroyer, un ancien prof qui connaît la musique — finit par fuir. Déni un jour, déni toujours. Le flic — un flic intelligent, un Denis Podalydès sur le fil, passionné, problématique, est en butte au flic unidimensionnel généré par la pensée orwellienne — Yann Colette, toujours inquiétant, toujours impeccable — dans laquelle un prof, quand il n’est pas un article de boucherie hallal, est une cible. Pan ! Tuée par la caméra ! Piégée, la caméra ! Le quart d’heure de gloire, et puis le champ d’horreur. Bergerac tuée l’arme au poing, comme Cyrano la rapière à la main. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. 

    La presse s’émeut (6). Le Monde, faux cul entre deux chaises, comme toujours, bave — et Libé en fait tout autant. Mais Télérama, que l'on a connu mieux pensant, ne boude pas trop son plaisir. Et Marianne, le Midi Libre ou le Canard Enchaîné ont bien compris que l’on se trouvait en présence d’un météorite cinématographique susceptible de faire du dégât – d’autant plus qu’il est parfaitement joué.

    Enfoncé, Bégaudeau ! À poil, le Bégaudeau !

    Politiquement incorrect, disent les journalistes ! Et le plus fort, c’est qu’ils s’en étonnent — tant la pensée cinématographique est devenue conforme — et encore, c’est un mot trop long ! Forcément ! On leur donne à baver devant « Entre les murs », film bien pensant comme on en faisait sous Vichy. Alors face à un objet filmique qui a du nerf, du sang, de la chair, de la rage — bref, du talent —, que dire, sinon « politiquement incorrect » ? Anticonformiste, peut-être ? Anti-con, sûrement.

 

Jean-Paul Brighelli

 

(1) Rachel Boutonnet, Pourquoi et comment j’enseigne le b-a-ba.

(2) Emmanuel Brenner, les Territoires perdus de la République.

(3) Iannis Roder, Tableau noir – la Défaite de l’école.

(4) Jean-Paul Brighelli, Une école sous influence.

(5) http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2006/07/13/pitie-pour-les-filles.html

(6) La palme de la bienpensance hystérique au Monde diplomatique : http://blog.mondediplo.net/2009-04-12-Ils-ne-comprennent-que-la-force

20 mars 2009

Lecture en GS

    Catherine Huby, institutrice à Saint-Pantaleon-les-Vignes (une école rurale, profondément rurale) a bien voulu faire une Note sur un livre signé de Thierry Venot, instituteur spécialisé (les fameux RASED) qui tourne du côté de Gien. Membre du GRIP, par ailleurs, dont nous avons souvent parlé sur ce blog.

    Pourquoi cette Note ? Parce qu’il est temps de reprendre les choses à la base — dès l’école maternelle. Parce qu’il est temps aussi de donner aux « professeurs des écoles », qui protestent aujourd’hui contre des programmes qu’ils ne comprennent pas, après tant d’années de décervelage patient dans les IUFM et leurs dépendances, des outils qui leur permettent d’amener leurs élèves, tous leurs élèves, dès le départ, dans les starting blocks de la lecture et de l’écriture. Parce qu’il n’est jamais trop tôt pour bien faire — nous le savions confusément, après que des décennies de pédagogisme nous ont prouvé qu’il n’était jamais trop tôt pour mal faire.

    Je n’aurais pas su apprécier à sa juste valeur le livre de Thierry Venot : je n’ai jamais prétendu avoir les compétences que je ne maîtrise pas — un comportement qui, là aussi, me distingue des spécialistes des sciences de l’éducation, qui parlent si bien de ce qu’ils ne connaissent pas — faire classe, par exemple. C’est pour cela que j’ai demandé à Catherine d’en faire la recension, — et d’en dire tout le bien qu’il mérite.

    Les fidèles de Bonnetdane la connaissent sous le pseudonyme de Catmano, et apprécient, depuis des années, ses remarques ou conseils toujours drôles et pertinents — à vous donner envie de régresser jusqu’au pré-CP… Les autres, les passants du Net, les promeneurs mélancoliques de la Toile, se rendront compte, en lisant ce qui suit, qu’il existe un espoir pour leurs enfants ou leurs petits-enfants ; que peu à peu se tisse un réseau de praticiens qui ne renoncent pas, qui n’ont jamais renoncé, malgré les pressions de leur hiérarchie, et les sarcasmes, parfois, de leurs collègues. Oui, la Maternelle est autre chose qu’une garderie, comme je l’écrivais dans Fin de récré. Oui, on peut apprendre à lire et à écrire à un enfant, à tout enfant, de façon très précoce, sans lui taper forcément ni sur les doigts, et sans qu’il nous tape sur les nerfs. Oui, il y a un espoir qui vient d’en bas, puisque de toute évidence, il ne viendra pas d’en haut.

JPB

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18 mars 2009

Un de la Fabrique

Un prof de SES mon lycée, Alain Beitone, avait été désigné (par Gaudemar ?) pour donner un avis compétent sur l’aspect SES des programmes de lycée. À ce titre, il avait adressé une lettre ouverte à Michel Pébereau et Thibault Lanxade pour rectifier l’image de ces Sciences (le sont-elles ?) malmenées par la réforme du lycée qui se mettait en place. On la trouvera sur http://www.meirieu.com/FORUM/beitone_pebereau_lanxade.pdf

Pendant ce temps, les Sociétés savantes françaises réagissaient à ladite réforme. Voir en particulier, pour les mathématiques, l’article de Rudolf Bkouche (http://people.math.jussieu.fr/~guitart/ecole/rbrefo...). Voir ci-dessous la lettre de ces sociétés savantes — et leurs diverses identités : elle représentent sans doute ce que les Sciences, exactes ou humaines, font de mieux en France. 

Mon distingué collègue vient de réagir à cette missive assez équilibrée. Je vous livre son texte, brut de décoffrage.

Tout commentaire est superflu.

JPB

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14 mars 2009

Vient de paraitre

 

    Marc Le Bris, qui a si puissamment contribué (1) à alerter le grand public sur ce que les programmes issus de la loi Jospin et de la réforme Lang ont fait à nos enfants, vient de récidiver et publie ces jours-ci « Bonheur d’école » chez Balland.

    J’ai une petite responsabilité dans ce livre, ce qui me confère une (petite) autorité pour en parler — hors copinage. J’ai proposé le titre à Marc il y a deux ans (au départ, l’idée était de le faire paraître en même temps que « Fin de récré » — mais j’écris plus vite que lui), et je lui ai mis l’épée dans les reins, deux ans durant, pour qu’il en accouche. Parce que je savais qu’il l’avait en lui. Et que ce serait un livre passionnant.

 

    Passionnant, et passionné. Car ce livre raconte, au fond, une histoire d’amour. Avec tous les avantages des récits sentimentaux, où le lecteur se glisse avec volupté, et s’identifie sans peine, et quelques inconvénients — l’absence de distance, entre autres.

    Amour des enfants, d’abord. Chaque ligne est imprégnée d’une immense affection pour ces mômes sages ou turbulents, espiègles ou timides, doués ou laborieux. Et si l’on n’aime pas ses élèves, je ne sais comment on prétend faire ce métier.

    En même temps, l’amour du maître pour ses élèves, et Le Bris est tout à fait clair sur ce point, n’est pas exactement l’amour que leurs parents portent à Monchéri ou Moncœur. C’est même, diront les détracteurs formatés dans les IUFM, de l’amour-vache. Parce qu’enfin, ces moments de bonheurs d’école, ces saynètes très heureusement mises en scène par un narrateur inspiré, portent témoignage d’une ambition constante — amener chaque enfant au plus haut de ses capacités, quitte à ne pas perdre une seconde, quitte à ne jamais relâcher la pression : dans cette école de Médréac, chaque instant est utilisé au plus juste — même les récrés. Il y a dans cet instituteur (Le Bris récuse le terme de « professeur des écoles », inventé pour que quelques permanents syndicaux et une poignée d’imbéciles se gargarisent d’une « promotion » imaginaire) une gestion de l’espace-temps qui rappelle souvent le héros de « Treize à la douzaine » (2), qui est à la pédagogie familiale ce que le taylorisme est à l’artisanat.

    Amour du métier ensuite. Si le titre (et le premier chapitre, mais en fait l’essentiel du livre) parle de « bonheur », ce n’est pas tout à fait un hasard. Marc Le Bris est un instituteur heureux. Et il est évident que la joie du maître fait, au moins partiellement, celle des enfants — et, en bout de chaîne, des parents. Cet amour du métier qui a bien failli disparaître sous les diktats des « sciences » de l’Education. Ce que Le Bris raconte est moins une science qu’un art.

    Amour de la belle ouvrage, enfin. Qu’il s’agisse d’apprendre à lire et à écrire (« les meilleures méthodes sont des méthodes d’écriture-lecture », dit l’auteur — un article de foi du GRIP, auquel Le Bris a longtemps appartenu), à compter (et maîtriser très tôt les opérations de base), d’apprendre l’histoire de la Révolution ou les rudiments scientifiques (3), cet instituteur met du cœur à l’ouvrage. Encore qu’à aucun moment il ne pense que l’amour suffit pour enseigner : il faut y joindre la discipline, l’exigence, l’attention de chaque instant aux petites fuites, aux pas sur le côté auxquels les élèves excellent.

 

    C’est donc un livre empreint de « tradition » — au bon et au mauvais sens du terme. Au bon sens en ce qu’il fait l’éloge et la démonstration de la pédagogie — la vraie pédagogie, celle qui permet la transmission des savoirs en un flux permanent, et non le cadavre dont les constructivistes ont fait un modèle, à l’usage d’élèves-professeurs qui pourtant ne leur ont rien fait. Et au mauvais sens, en ce que son livre sent bon la nostalgie d’une époque à laquelle nous ne reviendrons pas — ou alors, au sein d’institutions parallèles, hors contrat, idéologiquement suspectes, dont je ne peux croire qu’elles soient la tasse de thé d’un homme qui a affiché toute sa vie des convictions laïques profondes, et qui les met en œuvre avec tant d’efficacité.

    Et, je dois dire, un peu d’ingénuité. « Bonheur d’école » est à la fois un récit, écrit d’une plume alerte (même si stylistiquement, cela ressemble parfois à un texte de dictée 1950, avec un vocabulaire volontairement vigoureux et une volupté dans l’inversion de l’adjectif qualificatif qui finit par paraître exagérée), et un recueil de recettes. Savoir-faire fort utiles, en ces temps où il semble bien que, comme le serine le GRIP, si les programmes du Primaire lancés l’année dernière par Darcos ont des difficultés à passer, cela tient surtout aux difficultés qu’éprouvent les Nouveaux PE à les comprendre — sans parler de les mettre en œuvre. Mais prêcher d’exemple(s) est une chose, se proposer comme modèle en est une autre. Je crois fermement que c’est de l’addition de toutes ces expériences personnelles que nous pourrons tirer des modélisations susceptibles de fonder une nouvelle pédagogie — à venir : demain ne sera pas comme hier, même si cela doit faire de la peine aux plus de cinquante ans.

 

    Il y a fort peu de polémiques dans ce livre — sinon contre ceux qui ont entraîné depuis des années notre Ecole dans l’apocalypse molle où elle glisse lentement. Je crains toutefois que le livre n’en engendre pas mal, à son corps défendant, lorsque des parents (ou des grands-parents) ulcérés par les méthodes des PE fraîchement formatés par les IUFM, jetteront ce livre à la tête d’enseignants qui n’en pourront mais.

 

    Je souhaite évidemment à « Bonheur d’école », qui est un peu l’album-photo, volontiers sépia, d’une école qui marche à contre-courant des modes qui ont fait tant de dégâts, tout le succès possible. Même si je crains qu’il ait un lectorat embué de nostalgie et de souvenirs-écran d’une école qui fut peut-être la sienne, mais qui n’existe plus. Reste à écrire désormais les manuels — de lecture-écriture, de maths, de sciences, d’Histoire et de géographie —  qui permettront aux futurs instituteurs désireux de bien faire (et je persiste à penser qu’ils sont très majoritaires, malgré le dégoût qu’une formation d’autant plus péremptoire qu’elle est inadéquate tente d’instiller en eux) de progresser en faisant progresser leurs élèves. Il se trouve que ces livres plus purement techniques sont en cours d’élaboration — et même, pour certains, en cours de parution. J’y reviendrai très prochainement.

 

Jean-Paul Brighelli

 

 

(1) Et nos enfants ne sauront plus lire… ni compter, Stock, 2004.

(2) D’Ernestine et Franck Gilbreth, 1948. Le livre raconte les expérimentations que leur père, Franck B. Gilbreth, essaya sur sa propre famille, dans l’idée de rentabiliser chaque parcelle de temps. (Gallimard Folio Junior, 1998).

(3) Je défie le lecteur de ne pas rire au récit des aberrations de « la main à la pâte », ce sommet de la « méthode inductive » par laquelle les malheureux (dé)formés par l’IUFM pensent faire deviner aux enfants, en une semaine (il faut au moins ça !) pourquoi un Smartie sucé perd sa belle couleur…

04 mars 2009

Un dejeuner a l'Elysee

    Lundi 23 février, le Président de la République a invité à l'Elysée un certain nombres d'enseignants, qui ces dernières années se sont fait remarquer par des livres, ou des actions médiatiques. Il y avait là le pire — Sébastien Clerc, le récent inventeur du fil à couper le beurre pédagogique, sans oublier de faire le sien — ou le meilleur — Cécile Ladjali, dont j'ai souvent parlé ici (Eloge de la transmission, Mauvaise langue), ou Rachel Boutonnet (Journal d'une institutrice clandestine, Pourquoi et comment j'enseigne le b-a-ba), institutrice à Goussainville, en banlieue parisienne, et membre du GRIP.

    C'est à cette dernière de faire un compte-rendu de ce déjeuner. Non de tout ce qui a été dit, et qui, à ce que m'en a dit Ladjali, fut pour la plupart un assez joli exercice de souplesse dorsale, mais de ce qu'elle avait répondu, elle — et de ce qui lui fut objecté. 

    Voici son récit.

Jean-Paul Brighelli

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