27 juin 2009
Ces obscurs objets du desir
C’est l’été. Autant se laisser aller, avec le reste de la presse, à un peu de fantaisie déshabillée.
D’autant que l’actualité nous y incite : à l’initiative de 58 députés de tous bords, que je salue, une Commission parlementaire se penche désormais sur la question de savoir s’il faut autoriser en France les horreurs obscures qui réussissent si bien en Afghanistan et au Pakistan.
Ne reculant devant aucun sacrifice, Bonnetdane apporte ici sa contribution au débat qui enflamme déjà les burqas — façon de parler…
17 juin 2009
Autonomie
« Je fais confiance aux enseignants », dit le ministre.
J’ai eu une moue dubitative qui se voulait intelligente. Confiance aux enseignants ? Alors que depuis trente ans, tant d’idéologues fous, s’appuyant sur des statistiques manipulées, ont transformé l’Ecole de la République en champ d’expérimentation des pédagogies les plus folles — et les plus destructrices… Tout cela au nom d’un « égalitarisme » qui a creusé plus d’inégalités que jamais l’élitisme républicain n’en forgea jamais…
C’est à peu près ce que je lui ai répondu. Il a secoué les épaules — qu’il a solides.
- Aucun n’enseignant n’est jamais entré en classe en se disant u’il allait baisser sciemment le niveau. Même le pédagogue le plus convaincu tente d’œuvrer pour le bien de ses classes.
- Et alors ?
- Alors, je vais m’appuyer sur les possibilités de la loi Fillon, dont trop de gens ignorent les possibilités. En combinant l’autonomie des établissements et l’assouplissement de la carte scolaire, on doit pouvoir, en douceur, modifier les attitudes… Et faire boule de neige : il suffit de quelques établissements bien inspirés pour faire tache d’huile.
- Ouais… Il suffit d’un réseau d’idéologues fous pour contaminer toute l’école.
Deux ans ont passé depuis cette conversation, et d’une certaine manière, le jacobin que j’étais a mis de l’eau dans son vin. Autant je reste convaincu qu’en matière de sécurité et de discipline, le ministère doit instituer des règles fortes (et la mission confiée tout récemment au recteur Philip a pour objet d’arriver à une plate-forme suffisante en la matière — SVP, interdisez l’usage des portables, qui sont de plus en plus des armes par destination), autant j’admets aujourd’hui qu’en matière de pédagogie, l’autonomie des établissements peut inciter les collègues, et les conseils d’établissements, à œuvrer pour le mieux. Et même pour le très bien.
Je n’en veux pour preuve que la prolifération des « sections internationales », ou, dans nombre de lycées, la création de Secondes « Sciences-humanités » qui offrent des cursus intéressants avec des horaires renforcés — et qui sont plébiscités par les parents.
Le hic, c’est que désormais, certains Bacs valent mieux que d’autres. J’évoquais dans ma Note précédente la baisse de valeur de cet examen bi-centenaire, qui n’est plus que le reflet caricatural, affligeant, dégénéré, de ce qu »il fut autrefois. Mais j’en parlais en moyenne. Dans les faits, il est évident que le Bac de tel ou tel établissement prestigieux, que l’abibac (bac franco-allemand), le bachibac (franco-espagnol), ou le futur esabac (franco-italien — l’accord a été tout récemment signé par Darcos), le bac « section européenne » ici, « option internationale » là, ou « langue orientale » ailleurs, ne jouent pas dans la même cour que le bac option foot ou pétanque. Et les élèves concernés, qui n’étaient que 45 000 en 2002, sont désormais près de 100 000, et près de 40% des lycées possèdent désormais une filière « européenne ». Sur 650 000 bacheliers, peu ou prou. Et les familles se battent, disait récemment Marie-Estelle Puech dans le Figaro, pour accéder à ces formations privilégiées. Sachant parfaitement que Monchéri et Moncœur vont trimer de 36 à 38 heures par semaine (par exemple au lycée international de Saint-Germain-en-Laye).
Bien sûr, les établissements qui proposent, pour l’instant, ces parcours nouveaux sont souvent des lycées prestigieux. Bien sûr, Henri IV, Louis-le-Grand ou Fermat s’assoient tranquillement sur les programmes officiels, et préparent dès la Seconde (voire dès la Sixième) leurs élèves à la vie exigeante des classes préparatoires. Bien sûr, les lycées « européens » ont des exigences sévères — une épreuve d’Histoire-Géo de quatre heures rédigée en langue étrangère, entre autres.
Mais quel immense avantage pour ces lycéens, au moment de s’inscrire dans l’une ou l’autre des formations supérieures qui recrutent sur dossier, et non sur la simple possession d’un diplôme globalement dévalué ! Inutile de réformer le Bac — ce serait le plus sûr moyen de mettre toute la France réactionnaire dans la rue, syndicats enseignants en tête : il suffit de réformer l’amont pour que l’aval vaille enfin, à nouveau, quelque chose.
Dans tel lycée à vocation « internationale », les parents inscrivent volontiers leurs chérubins en russe première langue en Sixième (on n’insistera jamais assez sur le scandale que fut la dissociation collège-lycée, dans les années 60-70…). En clair, un certain nombre de lycées, de plus en plus élevé, sont des « prépas à la prépa » — ou à n’importe quelle formation supérieure.
D’où les Secondes « Sciences-humanités » : ainsi le lycée Turgot à Paris, avec des horaires alourdis en latin et en maths (parce que le latin n’est une langue morte que pour ceux qui, comme Richard Descoings, voudraient tous nous mettre à l’école des cadavres), et des élèves qui choisissent délibérément la difficulté. Ou l’initiative de Fustel-de-Coulanges, à Strasbourg, qui délivre dès la Seconde une initiation à la Philosophie, meilleure garantie à une renaissance des sections littéraires, actuellement exsangues. À l’heure où l’industrie réclame à cor et à cris de vrais littéraires doués d’imagination pour épauler des techniciens qui restent parfois le nez dans leur guidon.
On voit aujourd’hui de plus en plus d’universités, (et de classes prépas, à Henri IV à Paris ou Thiers à Marseille) s’inventer des propédeutiques, sortes de Terminales-bis, pour remettre à niveau des bacheliers arrivant sans rien dans les poches. Orsay fut l’une des premières à instituer un tel système, qui, à dire vrai, sonne le glas des formations secondaires ordinaires. Il y a gros à parier que dans les années à venir, toutes les facs auront recours à des systèmes équivalents — sauf à se résigner à rester les poubelles du Supérieur. On voit dès lors tout l’intérêt que peuvent présenter des Secondaires exigeants — non pas à l’ancienne, comme l’insinuent automatiquement les crétins qui pensent que je ne regarde que dans le rétro, mais en regardant en avant — en avant toute.
Evidemment, il n’y a aucune raison pour en rester aux lycées. Les collèges bénéficient de la même autonomie — de la même capacité de faire revenir l’imagination au pouvoir. Ce serait sans doute le meilleur moyen de contourner l’horreur du collège unique, auquel aucun gouvernement ne s’attaquera de face (il est comme ça des vaches étiques, stériles, mais sacrées, auxquelles on n’ose toucher). Le meilleur moyen, en tout cas, de sauver les bons élèves, sacrifiés par les thuriféraires de la loi Jospin, et d’inciter les autres à les rejoindre, quelque part du côté de l’excellence. Et rien, sinon les lubies mortifères des derniers survivants du SGEN, n’oblige un collège ZEP à préférer l’option « tam-tam » à l’option « langues-o » ou « mathématiques sévères », comme aurait dit Lautréamont.
Jean-Paul Brighelli
03 juin 2009
Le Bac approche
Bientôt le Bac. On sent déjà dans les lycées le léger fumet d’angoisse qui caractérise la période. Les magazines interviewent les profs, pour savoir comment y faire face. C’est par excellence le marronnier de fin de printemps.
Et dans les salles des profs, une certaine forme de découragement se fait jour. On a reçu les convocations pour les corrections, on s’interroge sur les lieux exotiques où l’on va sévir encore que « sévir », en ce qui concerne le Bac, ne soit pas tout à fait le mot… Et on soupire en haussant les épaules.
Pourquoi ? Parce que les délais de correction se resserrent considérablement. Le ministre, et il n’a pas tort, veut « reconquérir le troisième trimestre ». On repousse donc la date de début des épreuves. Un internaute remarquait récemment, ici même : « Les correcteurs auront autant de copies à digérer que d’habitude, mais en beaucoup moins de temps. Veut-on par là amener tous ces braves gens à avouer que les épreuves écrites sont trop lourdes et donc les réduire ? Sous prétexte de reconquête du troisième trimestre, on contribuerait ainsi, en les poussant à bout, à une future réforme du bac… »
C’est une question insidieuse, bien typique de la paranoïa professorale, mais qu’il n’est pas inutile de poser. Quand on voit des concours prestigieux (l’ENS…) mis à mal parce qu’on a mal rédigé un sujet ici, ou égaré une copie là, et que l’on connaît la terrible tentation qui agite ces temps-ci ces Ecoles pour se transformer en Instituts à l’américaine, qui recruteraient désormais sur dossiers, comme c’est déjà le cas pour les « auditeurs libres », et délivreraient leurs propres diplômes… Un concours intenable est un argument de plus pour les tenants d’une réforme de fond…
Qu’en est-il du Bac ? Cela coûte cher (60 millions d'euros), et désorganise le mois de juin. Ça déborde même sur juillet, ce qui doit mettre en fureur le lobby des loueurs de vacances, beaucoup plus efficace, de tous temps, que celui des profs. Pour un profit modéré : à 83% de réussite, ce n’est plus un examen, c’est une formalité.
Encore que 17%d’échecs, dans un système aussi laxiste que le nôtre, c’est beaucoup. Autant de redoublants qui vont user leurs fonds de culottes et de strings sur les bancs du lycée un an de plus. C’est dispendieux, et est-ce bien nécessaire ?
On voit bien ce qui se profile sournoisement : une augmentation de la part « contrôle continu » du Bac. À terme, la régionalisation d’un examen auquel les Français, sondage après sondage, souhaitent pourtant conserver un caractère national.
Admettons même que ce soit jouable. Cela ne changerait pas grand chose, sinon dans le sens du pire, aux 50% d’échecs en première année d’université.
Il faudrait être cohérent, et reconnaître que le Bac est un examen de fin d’études. La garantie qu’un certain cursus a été accompli. Et cesser d’en faire le premier titre universitaire, donnant automatiquement accès aux études supérieures.
Enfin, quand je dis automatiquement… Déjà plus de 40% des formations supérieures recrutent sur dossiers, et avant le Bac — en fonction des résultats de Première et de Terminale. BTS, IUT et Classes préparatoires, parmi d’autres. Ça ne marche pas si mal que ça. Pourquoi ne pas généraliser ? Pourquoi ne pas laisser chaque université recruter ses étudiants comme elle l’entend ?
Cela aurait entre autres l’intérêt de décharger les universitaires de la présidence des jurys de Bac (avec tous ces examens en souffrance, cette année, ils auront bien autre chose à faire — et au passage, cela supprimerait la tentation, mise en avant par les jusqu’auboutistes du mouvement, de prendre le Bac en otage des mouvements d’humeur du Supérieur). Et d’en finir avec cette hypocrisie sans nom qui confère à tous les Bacs le même pouvoir d’accès au Supérieur, alors même qu’il y a dix Bacs, qui ne se ressemblent que par leur nom de famille.
Ce qui me ramène au stress. « Bac » est un patronyme. Mais le Bac 2009 ressemble peu au Bac 1909 — pour ne rien dire du Bac 1809. Il y avait bien un Brighelli à cette époque, quelque part en Toscane. Mais qu’ai-je à voir avec cet ancêtre ?
Ce sont les parents qui sont les plus grands générateurs d’angoisse, en ce mois de juin. Parce qu’au mot « Bac », ils revoient celui qu’ils ont passé, il y a 25 ou 30 ans, en moyenne : c'est-à-dire à l'époque où Darcos ou moi les abreuvions en manuels — quand je vois ce que nous leur proposions, et ce que leurs enfants ont aujourd'hui en mains, on mesure l'écart. Et l’idée (fausse) que Moncœur va connaître les mêmes affres les affole — rien ne se transmet plus aisément que le stress. Mais « Bac » 1969 — ou 1970, le mien —, ou Bac 1984 (celui des heureux "géniteurs d'apprenants") n’ont aucun rapport avec le Bac d’aujourd’hui — sinon le nom de famille.
D’ailleurs, quelle est la valeur marchande du Bac ? Il y a quarante ans, il permettait de passer le concours d’entrée des Ecoles Normales — on n’avait pas encore inventé ces monuments de la civilisation avancée que sont les IUFM. Ou d’être recruté comme facteur, ou employé de banque. Aujourd’hui, on n’achète rien avec le Bac. L’inflation des diplômes l’a rejeté dans l’arrière-cour de l’ANPE. C’est la seule mesure réelle de ce qu’on appelle parfois trop vite la baisse de niveau.
Je ne sais pas si les lycéens d’aujourd’hui savent ou non plus ou moins de choses que leurs parents à leur âge. Des choses différentes, certainement. Des choses qui leur seront peut-être utiles — mais pas pour suivre en fac : le Supérieur a toujours les mêmes codes, et sélectionne sur les mêmes critères qu’autrefois — même s’il les a détendus quelque peu.
Alors, un examen de fin d’études, oui. Donné à peu près à tous ceux qui auront suivi en Terminale. Que l’on épaulera au besoin, par stages intensifs, pour qu’ils suivent — à peu près. Un examen noté, chiffré, qui ne vaudra que ce que vaut le Bac — pas grand chose. Mais la certitude en tout cas d’en avoir fini avec le Secondaire. Economisons le stress, économisons sur les épreuves. On reconquerra vraiment le mois de juin, parce que les élèves de Terminale, comme les autres, iront en classe jusqu’au bout. Après tout, parmi les 17% de recalés, qui sait combien s’en seraient sortis, avec un mois de cours de plus ? Les profs sont faits pour être devant les élèves, leur transmettre le plus grand nombre possibles de savoirs, et non pour pédaler à Pétaouchnok pour y faire passer un examen dévalué. Cessons de nous voiler la face : on ne redonnera pas au Bac son lustre d’antan. D’abandons en abandons, nous avons si bien perverti le système qu’il est plus que temps d’en changer. Et les universités recruteraient selon leurs propres critères — ça ne signifierait pas forcément que des populations entières resteraient à la porte des facs : on trouve toujours chaussure à son pied. En tout cas, ce serait cohérent avec l'autonomie des universités…
Mais voilà : quel ministère prendra le risque de se mettre à dos cette population qui persiste à vouloir faire du Bac un sésame, afin d’avoir le droit de se planter en Fac ?
Jean-Paul Brighelli
PS. Bien sûr, j’aurais pu faire une Note sur le rapport Descoings, qui vient de tomber. Mais il n’y a rien à en dire. C’est un vide intersidéral. Revaloriser le Technique. Ne plus traumatiser Monchéri en lui refusant l’entrée dans une voie générale déjà surchargée. Faire, tant que se peut, un lycée unique comme il y a un collège unique. Confier l’orientation à tout le monde, et surtout pas aux conseillers d’orientation (la seule suggestion qui me paraît globalement sensée). Penser la réforme dudit lycée en ne regardant qu’en aval — les études supérieures — sans se demander ce qui cloche en amont. Et suggérer de revoir l’orientation — si peu de gens intègrent les classes préparatoires et les grandes écoles… Faire un peu de social, ne pas oublier le coup de brosse aux syndicats majoritaires, en suggérant de réduire uniformément (ah, l’égalité, la sainte égalité !) d’une ou deux unités le nombre d’élèves par classe : sûr que tout le monde se sentira mieux avec deux loupiots de moins. Tant de temps et de consultations pour en arriver là : il aurait aussi bien pu pondre les 85 pages dudit rapport tout seul au bistro du coin. Ou chez Lipp, qui est à deux pas de Sciences-Pô. Ça n’y changerait rien, ce serait toujours 85 pages de brèves de comptoir.
22 mai 2009
Violences
Je vais tenter, un court instant, d’être d’accord avec les plus bêtes des pédagogues (1) : les affaires montées en épingle par les médias, à Fenouillet ou ailleurs, pour graves qu’elles soient, ne sont que des paroxysmes. La violence au quotidien ne se résout pas en coups de couteau, mais bien en « incivilités » (le terme à la mode pour dire qu’une prof s’est fait traiter de grosse taspé), en indiscipline permanente, en éclats de voix, en jemenfoutisme général. Ajoutez à cela les bousculades dans les couloirs, les toilettes défoncées, et les devoirs non rendus, ou recopiés à la va-vite sur Internet — l’acquis le plus sensible, avec la maîtrise de grosnichons.com, de tous ces cours d’initiation à l’informatique (merci, les profs de Techno ! C’est Guy Debord qui doit être content dans sa tombe : grâce au Bédeuzi, les collèges et les lycées sont à l’avant-garde de la société du spectacle)). Sans oublier les photos ou les films envoyés par portables, où l’on a pieusement enregistré les pétages de plombs d’enseignants chauffés au rouge et poussés à bout de façon délibérée.
Etonnez-vous, après cela, que des profs, de plus en plus nombreux, craquent. Voir ma Note sur le livre tout récent de Véronique Bouzou, Ces profs qu’on assassine (http://bonnetdane.midiblogs.com/archive/2009/05/10/profs-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html).
Il y a encore dix ans, quand on parlait de violence, c’était surtout celle qui s’exerçait sur les élèves — les jeux dangereux, les rackets, et, du point de vue des pédagogues qui entouraient Jospin, Allègre, Royal, Lang et consorts, la violence de l’institution elle-même, la violence de la « reproduction » où des enseignants mal formés aux sciences de l’éducation transmettaient verticalement à des « héritiers » des connaissances et des savoirs disciplinaires — quelle horreur… À enseignement frontal, coup de boule — c’est logique…
La violence a changé de camp, l’école a changé d’âme. Désormais, un gosse de 13 ans se croit autorisé à ramener de chez lui un couteau de cuisine pour tenter de tuer la prof qui l’avait puni.
Que faire, comme disait Vladimir Oulianov ?
Jeudi 21 mai, dans son discours d’ouverture du 90ème congrès de la PEEP, Xavier Darcos a proposé de créer une « force mobile d’agents » intervenant en milieu scolaire « sur des missions de prévention et de contrôle » de la violence. Pas des flics, mais « des personnes formées et assermentées, placées auprès des recteurs, susceptibles de se rendre dans les établissements rapidement, pouvant constater des délits, confisquer des armes, opérer des fouilles si nécessaire ». Un Groupe d’Intervention de l’Education Nationale. Il a également évoqué le cas des parents qui ont « démissionné » face à leurs enfants, « qu'il faut rappeler à leur devoir de parent en leur infligeant, si nécessaire, des sanctions financières concrètes, rapides et proportionnées à la faute ». Il a par ailleurs annoncé que le sujet des « jeux dangereux » dans les cours de récréation serait « parmi les priorités » de l'action de son ministère et « explicitement cité dans la prochaine circulaire de rentrée scolaire ».
Et d’annoncer une réunion avec les chefs d’établissement pour évoquer cette question — mise en place éventuelle de portiques de détection, comme aux Etats-Unis (où il semble bien que ça ait assaini considérablement le climat des écoles newyorkaises), et détection / confiscation des armes — non seulement les armes blanches, mais aussi les « armes par destination ».
Tiens, si on reparlait de ma proposition d’interdire les portables ? Voir Fin de récré… De nombreux établissements ont adopté cette mesure, qui fit d’abord crier les parents (« Comment ? Je ne vais pas pouvoir joindre Monchéri Moncœur à tout moment ? ») et dont la logique tombe aujourd’hui sous le sens.
D’autant que protéger les enfants, quelques heures par jour, contre les émissions d’ondes ne peut pas leur faire de mal…
Pour parler sérieusement…
Ce n’est pas en proposant aux enseignants, comme l’IUFM de Bordeaux, un stage sur les « gestion des comportements violents », ni en faisant du yoga comme Sébastien Clerc, le dernier gourou à droite en sortant de l’ascenseur, que l’on résoudra un problème global. Les enseignants n’ont pas besoin de thérapie collective — parce qu’en l’état, ils sont les premières victimes.
Mais pas les seules. Les cibles préférées, outre les profs (et, de plus en plus, les instits — la déviance commence jeune, ces temps-ci), ce sont les « bons » élèves, bouffons, fayots et autres binoclards du premier rang. Particulièrement entre garçons : le Savoir est la cible première, dans un système où — faut-il le rappeler — toutes les cultures se valent et tous les langages sont licites. Reste cancre, persiste dans la barbarie, and then, you’ll be a man, my son…
Non : ce qu’il faut dans un premier temps promouvoir (Monsieur le ministre, cela, c’est de votre ressort), c’est un front uni des enseignants et de l’administration — et, en bout de chaîne, des parents. Quand un enseignant est insulté, menacé, vilipendé, il ne devrait pas être possible que l’administration réclame une inspection-sanction de cet incapable qui ne sait pas tenir sa classe (ça se voit tous les jours), ou réplique à l’enseignant qui menace de porter plainte : « Ben, si vous vous émouvez pour si peu, comment allez-vous faire, dans les années à venir ? » (authentique !). Un élève agressif, un élève fainéant, un élève menaçant n’a pas de pitié à attendre d’un système qui joue, ces jours-ci, sa survie.
Comme il ne devrait pas être possible à un recteur de casser une décision d’un conseil de discipline sous prétexte qu’un vice de procédure s’est glissé dans la décision d’exclusion d’une élève qui falsifiait ses notes et reproduisait la signature du chef d’établissement sur son livret scolaire. Parce qu’une telle décision s’apparente à un travail de sape de l’institution — et, parallèlement, des bonnes intentions du ministre.
Et l’élève de plastronner devant ses camarades…
Nous devons, nous enseignants, pouvoir compter sur la solidarité entière des CPE, qui jouent trop souvent les psychologues maternantes… Et sur le soutien total des Principaux de collège et des proviseurs de lycées, qui trop souvent pensent à ne pas faire de vagues, surtout pas de vagues, avant de décrocher un poste moins exposé et plus glorieux.
Et, last but not least, sur l’appui de nos collègues. J’ai vu trop souvent des enseignants tacler sévèrement d’autres enseignants, à grands coups de « moi, je n’ai pas de problème » et de « qu’est-ce que tu lui as fait pour qu’il soit comme ça ? ».
Mais bien sûr, la vraie réponse est avant tout pédagogique. Elle ne réside pas dans l’installation de portiques de détection de métaux (ponctuels), dans le recrutement à marche forcée de nouveaux pions (des grands frères ?), comme le réclament certains syndicats qui n’ont que « moyens » dans leur vocabulaire, ni dans la fouille au corps des 2800 élèves de tel ou tel lycée (« Aujourd’hui, fouille complète,les cours commenceront à… 14 heures…). Non : il faut redonner du sens à ce que nous faisons à l’école, en recommençant à enseigner, enseigner, enseigner — sans répit, et sans concessions. Transmettre — des notions, des faits, des valeurs. Une culture. La vraie éducation civique, elle est là — pas dans cette heure aléatoire où l’on apprend le fonctionnement des Conseils régionaux et où l’on exalte, en vain, la tolérance.
Mes activités éditoriales me valent de lire des manuscrits de toutes farines. J’ai cependant lu il y a peu Le livre définitif sur l’autopsie du Mammouth, dont j’espère qu’un éditeur avisé le publiera à la rentrée prochaine. Sur la question de la violence, l’auteur fait dix propositions que je lui emprunte sans en changer une ligne — qu’elle en soit ici même remerciée. À vous de me dire si vous pensez qu’un ministre pourrait utilement s’en inspirer…
- Appliquer une politique de « tolérance zéro » vis-à-vis des comportements perturbateurs ou violents, par le strict respect de règlements intérieurs unifiés à l’échelle nationale. Aucun acte de violence ne doit rester sans réponse de l’Institution.
- Renforcer la coopération entre agents des ministères et des collectivités locales concernées par les agissements délictueux des mineurs (Police, Armée, Justice, Ville).
- Renforcer la présence des adultes dans les établissements, lesquels doivent être correctement formés pour tenir effectivement ce rôle.
- Réaffirmer qu’un établissement scolaire n’est pas une démocratie, mais un lieu d’apprentissage de la démocratie, à travers la transmission d’un savoir, et non par l’exercice d’une pseudo citoyenneté interne. La parole d’un élève ne doit pas avoir le même poids que celle d’un adulte.
- Mise en place d’un soutien effectif de l’Institution envers ses personnels agressés. Les chefs d’établissement se refusant à appliquer les textes en vigueur, ne signalant pas les faits délictueux ou refusant de s’associer à la plainte des victimes doivent être sanctionnés.
- Abroger les « circulaires scélérates », qui minent l’autorité des professeurs. Renforcer en particulier le poids des enseignants dans les instances de sanction, conseils de discipline en particulier, afin que leur autorité puisse effectivement s’exercer. Les parents et représentants des élèves ne doivent y avoir qu’un rôle consultatif. Possibilité d’appliquer légalement des sanctions éducatives significatives : travaux d’intérêt général en particulier.
- Responsabiliser les parents, y compris financièrement.
- Protéger les victimes d’actes de violences ou de harcèlement, élèves comme personnels des établissements, par l’application de mesures conservatoires.
- Prendre en charge spécifiquement les élèves gravement perturbateurs ou violents, par le développement de structures « relais ».
- Apporter une réponse proprement « pédagogique », dans la mesure où les actes de violence recensés dans les établissements du second degré sont pour une grande part liés, hormis tous autres problèmes sociaux, aux difficultés scolaires et aux frustrations liées aux échecs successifs de certains élèves. Faire donc en sorte que tous les élèves arrivant en 6° maîtrisent les « fondamentaux », sans lesquels il leur est impossible de suivre une scolarité secondaire dans de bonnes conditions. Et revoir les procédures d’orientation de façon à permettre à chacun d’atteindre son niveau d’excellence dans son domaine de prédilection, selon son travail et ses capacités.
Jean-Paul Brighelli
(1) Eric Debarbieux, par exemple, dont les ouvrages, les interviews ou les initiatives tournent toutes dans le même sens : la vraie violence s’exerce sur els élèves, les parents ne sont pas assez présents dans l’école, et la France devrait prendre exemple sur le Burkina Faso, Djibouti, le Chili ou les favelas de Rio. Si ! Et si quelqu’un hausse les épaules, parce qu’il ne peut croire à tant d’incohérence, qu’il jette donc un coup d’œil sur les déclarations de ce chantre du travail d’équipe http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/larecherche/Page... ; http://ecolesdifferentes.free.fr/VIOLSCOLDEMAGODEBARBIEUX... ; http://www.vousnousils.fr/page.php?P=data/ca_vous_parle/l....
17 mai 2009
Eloge de La Fontaine
La fille d’une internaute di qualità, comme dit le Barbier, vient d’avoir, en Troisième, le sujet de Rédaction suivant — à faire à la maison :
« Un élève de sixième vient d'être puni parce qu'il a transgressé une règle du collège. Il ne comprend pas la sanction qu'on vient de lui infliger. Au cours d'un dialogue avec lui, vous lui expliquez le rôle et l'intérêt de la sanction dans l'éducation de l'individu. »
Ledit sujet est escorté de « consignes » qui encadrent très strictement la rédaction :
- Vous devrez préciser de quelle transgression il s'agit et quelle est la sanction infligée.
- Vous intégrerez le dialogue dans un passage narratif (qui ne doit constituer qu'une petite partie de votre travail).
- Le dialogue devra être argumentatif : vous pourrez l'illustrer d'exemples et vous référer au règlement intérieur du collège.
- Il sera tenu compte dans l'évaluation de la correction de la langue et de l'orthographe.(1)
Qu’en penser ?
D’abord, que l’on voit là la dérive majeure de l’enseignement du Français, en Lycée et dans cette propédeutique au lycée qu’est la Troisième : vouloir à toute force que la littérature soit prioritairement argumentative. Un cran de plus, et elle transportera un (ou plusieurs) « messages », ce qu’elle se garde bien de faire — il y a des postiers pour ça.
Cela procède d’une méconnaissance inouïe de ce qu’est la littérature, et de ce que peuvent être les soucis d’un écrivain. Je ne crois pas qu’aucun auteur sérieux se soit un jour assis à sa table en se disant : « Tiens, je vais construire une argumentation ». Il a d’autres soucis en tête — par exemple, poser le mot adéquat au bon endroit, mettre ou retirer un coordonnant, ciseler l’euphonie, — ou, tout bonnement, raconter une histoire qui soit « propre à faire de l’effet », comme dit Laclos.
Mais depuis les programmes Viala (1999-2000) et les délires du « tout se vaut » en littérature et ailleurs, on ne traite plus les textes que comme des sacs à messages. L'idéal, désormais, c'est le "J'accuse" de Zola. Et au lieu d’apprendre aux élèves comment on écrit, comment un adjectif placé à droite ou à gauche d’un substantif fait porter ou non l’accent sur la subjectivité, comment une virgule permet de se suspendre la phrase et de surprendre le lecteur, on les somme d’apprécier l’Argumentation — majuscule, s’il vous plaît ! — et de la reproduire.
Rien d’étonnant : nous sommes depuis une trentaine d’années sous la tyrannie du « tout-communicant ». Avec une conception de la « communication » aussi erronée que fatale — comme si le souci de celui qui parle était de faire passer des idées à un auditeur de bonne foi (en est-il ?), et non d’avoir barre sur lui.
Ce qui m’amène à La Fontaine.
C’était en 1997, et j’interrogeais pour l’EAF dans un lycée d’Evry. Dans sa liste, un élève avait le Corbeau et le Renard. J’adore cette fable — elle dit sur la communication tout ce qu’il faut en savoir : manipulation, maîtrise, effacement apparent de l’ego (pas un seul Je » dans le discours du Renard) et du sujet (il n’est pas question du tout de fromage dans les propos du goupil), effet garanti de feed back (c’est drôle, de « nourrir en retour » quand il s’agit de fromage), allusion à ces gens de justice (vêtus de noir) qui se voulaient nobles (Monsieur « du » corbeau), critique de la Cour et peut-être même du Roi, auquel on arrache ce que très justement nous appelons aujourd’hui des « fromages », et qui s’appelait à l’époque gratifications et charges…
Mais l’élève que j’interrogeais était bien mal formé pour m’expliquer cela. Du coup, j’ai collé la même question à ses petits camarades — j’ai dû, en une semaine d’oraux, entendre quinze fois les mêmes affirmations superficielles sur La Fontaine.
Je préfère ne pas dire ici ce que j’ai pensé de l’enseignant qui leur avait débité ces fadaises.
L’autre fable porteuse d’« argumentation », c’est bien entendu le Loup et l’Agneau. Un site fort prisé des enseignants en propose même une « explication » parfaitement foireuse, mais qui illustre bien les dérives du Français aujourd’hui (2) : on voit paraît-il à l’œuvre dans cette fable lumineusement obscure « le ferment de tous les génocides », et, in fine, la promotion de la Raison qui seule a le « pouvoir de distinguer le vrai du faux », et « permettra de délivrer les violents de cette perversion, de les rendre inoffensifs en les mettant à nu et de débarrasser la foule de cette naïveté qui lui fait emboîter le pas au discours dogmatique. » Tout est dit, rien n’est dit. De ce que la fable pourrait contenir d’allusions au procès de Fouquet, nous ne saurons rien. De ce que le fabuliste, disciple des « Anciens » mais résolument « moderne », fait d’Esope et de Phèdre, ses devanciers (ou même d’un épisode du Page disgracié de Tristan l’Hermite, que La Fontaine ne pouvait pas ne pas avoir lu), rien non plus. De ce que l’ancien étudiant en Droit a retenu du vocabulaire et des formes de la Justice, pas davantage — alors même que le dernier mot, « procès », invite à une relecture juridique de l’ensemble. Et de l’art incroyable (« pas un mot de trop », « un objet parfait », disait Gide) qui anime un dialogue qui n’en est pas un (encore un exemple de communication malheureuse — mais terriblement efficace — et de manipulation des discours), encore moins.
Penser que la fable est une plaidoirie contre l’injustice, c’est passer à côté de tout ce qui fait l’intérêt (et la violence) de La Fontaine, qui est très loin d’être un amuseur d’enfants : le plaideur, en l’occurrence, c’est l’agneau — et il perd. La Justice est réellement pour La Fontaine le droit du plus fort (voir en parallèle les Animaux malades de la peste, entre autres fables consacrées au sujet), et le souverain qui en est le garant est le tout premier à dévorer ses sujets. Napoléon à Sainte-Hélène, par l’un de ces retours sur soi si fréquents chez les despotes détrônés, pensait que « le Loup eût dû s’étrangler en mangeant l’Agneau » — justice immanente soudain revendiquée par quelqu’un qui se plaignait du lion britannique, mais qui avait su, en son temps, apprendre à vivre au duc d’Enghien — façon de parler…
Et je passe sur les dérives pédagogistes (3) auxquelles l’interprétation de cette fable peut donner cours (4)…
Revenons à nos moutons — si je puis dire…
Je voudrais suggérer à notre élève de Troisième une rédaction qui décevra peut-être son professeur, mais dont La Fontaine aurait su, j’en suis sûr, tirer une morale intéressante (et profitons-en pour rappeler que la plupart des Fables concluent à l’absence de Morale — ou à son caractère parfaitement fictif).
Une élève (bien réelle, celle-là) avait falsifié ses notes, son bulletin, son livret scolaire, et pour couronner le tout, avait imité la signature du proviseur. Conseil de discipline, exclusion. Mais l’élève a les moyens, et embauche l’un de ces ténors du barreau, à chevelure bouffante, qui adore plaider la cause de l’opprimé, afin de mieux se mettre en valeur. Que croyez-vous qu’il arriva ? Le Recteur a courageusement cassé la décision du conseil de classe, argumentant (nous y revoilà !) qu’elle s’appuyait sur deux faits différents (falsification et faux en écriture) et qu’il fallait rejuger. Ce qu’aux Etats-Unis, grand royaume de la chicane, on appelle une « technicality », et qui permet régulièrement de remettre en liberté des criminels bien conseillés.
Et l’élève, qui hurle à la discrimination négative, est toujours en classe, où elle plastronne…
Je voudrais bien savoir comment on racontera cela à l’élève de Sixième auquel on est censé faire la morale. Et quelle conclusion il en tirera. En tout état de cause, je rappelle donc qu’un dialogue tend naturellement à être un monologue que l’on feint d’agrémenter de relances fausses (« Ah ? Ah bon… Vous m’en direz tant… »), afin de cacher la réalité du discours, qui est la conquête du pouvoir — que d’aucuns appellent fromage.
Aux dernières nouvelles, il n’est pas permis de poignarder sa prof — encore qu’il ne manque pas de bonnes âmes pour s’indigner que l’on colle en centre de détention un gosse de 13 ans. Mais pour le reste…
Jean-Paul Brighelli
(1) Un familier de ce blog a prodigué à la malheureuse enfant (que cela n’a guère dû aider, j’en conviens) quelques conseils de bon sens :
1- se limiter à une réponse brève ; 2- Ne pas argumenter ; 3 - Ne faire aucune référence au règlement intérieur. Par exemple écrire (en bon français et sans faute) : "Vous êtes payée pour nous apprendre l'orthographe, la grammaire, la littérature et la rédaction. De ce point de vue, le sujet que vous nous infligez est inopérant. Je traiterai tous les sujets que vous voudrez dès lors qu'ils ne seront plus une offense à la dignité et à l'intelligence du professeur que vous êtes et à celle de l'élève que je suis." Ma foi, je suis assez d’accord.
(2) http://www.philagora.net/auteurs/fontain1.htm
(3) Mon correcteur orthographique persiste à refuser ce mot, et le souligne obstinément en rouge. Je ne peux lui donner tort…
(4) « Il y a 3 ou 4 ans, dans une revue pédagogique, raconte un internaute non dépourvu d’ironie, j’avais lu un compte-rendu de cours. Le professeur faisait le bilan de la fable et instaurait un débat (bonne idée, le débat, hein ?). Assez vite, les élèves faisaient le rapprochement avec l’Irak, et Bush. Le débat dérapa. Et la prof colla une interro à la classe. Conclusion de l’auteur : c’était bien la prof, le loup, car elle imposait silence par la force à ses agneaux. Son enseignement était en contradiction avec ses actes. Comment voulez-vous que les élèves aient confiance en l’adulte et puissent devenir des citoyens ? (On connaît la chanson : les enfants sont mauvais parce qu’ils prennent exemple sur leur prof). Suivait une analyse linguistique des « choix énonciatifs » du professeur (types de phrase, mode, pronoms) qui montrait que de surcroît, pendant toute l’étude de la fable, elle n’avait pas permis à la parole de l’élève d’émerger. Je repense à cet article en frissonnant car je sais qu’il existe encore dans l’ E.N. des types qui pourraient vous descendre à cause de vos « choix énonciatifs ». »



